braniya chiricahua




L'ancien se meurt, le nouveau ne parvient pas à voir le jour. Dans ce clair-obscur surgissent des monstres.
Antonio Gramsci

samedi 27 février 2016

LIBYE : L’ÉTAT ISLAMIQUE EST-IL L’ENNEMI PRINCIPAL ?




En Libye où l’État islamique est la surinfection d’une plaie ouverte par les islamistes dits « modérés », la situation semble s’éclaircir à l’est, en Cyrénaïque, alors qu’elle s’assombrit en Tripolitaine [1], à l’ouest.

En Cyrénaïque, les forces de l’ANL (Armée nationale libyenne) du général Haftar sont passées à l’offensive, à la fois contre les milices salafistes et contre celles de l’État islamique (Daech). La ville de Benghazi est désormais majoritairement tenue par les hommes du général Haftar, les salafistes ayant été chassés de la zone portuaire et de plusieurs quartiers, dont ceux de Bouatni, Leithi et Sabri. Parallèlement, l’ANL ayant repoussé l’État islamique du terminal pétrolier d’Ajdabia, l’expansion de ce dernier vers l’est semble stoppée. Du moins pour le moment.
Depuis son quartier général d’El Merj, le général Haftar semble donc être en passe de s’imposer comme l’homme fort de Cyrénaïque. Cet ancien compagnon du colonel Kadhafi, qui avait rompu avec lui, n’a jamais coupé les liens le rattachant à l’alliance tribale constituée autour du défunt colonel [2], ce qui lui assure une base tribale importante. D’autant plus qu’il est l’allié des Toubou du Fezzan.
On mesure là l’abîme séparant la réalité du terrain des abstraites constructions européo-centrées. C’est ainsi que le pseudo-gouvernement dit « d’union nationale » laborieusement constitué par la communauté internationale fait la part belle aux Frères musulmans de Misrata soutenus par la Turquie et par le Qatar, mais écarte le général Haftar.

En Tripolitaine, l’alliance entre salafistes et Frères musulmans de Misrata, connue sous le nom de Fajr Libya, bat de l’aile. La raison tient au jeu trouble que certaines milices entretiennent avec l’État islamique. Au moment où elle affirmait lutter contre ce dernier et demandait des armes aux Occidentaux, Fajr Libya laissait ainsi l’État islamique s’installer à Sabratha, en plein cœur de sa zone... Derrière ce double jeu, apparaît l’ombre d’une Turquie qui compte sur l’État islamique afin d’affaiblir le général Haftar en Cyrénaïque, tout en isolant ses alliés de Zinten en Tripolitaine. La manœuvre d’Ankara est claire : ne laisser que le choix entre les Frères musulmans de Misrata et l’État islamique. Ce qui, à la faveur d’une intervention militaire occidentale, permettrait aux premiers de prendre le contrôle du pays et à la Turquie d’opérer un retour en force dans un territoire qui lui fut arraché par l’Italie en 1911.

Depuis plusieurs mois L’Afrique réelle insiste sur le danger qu’il y aurait à intervenir au profit des islamistes dits « modérés » contre ceux de l’État islamique. Tous ont en effet partie liée. La solution se trouve donc ailleurs. C’est pourquoi il importe de changer de paradigme. L’ennemi principal est moins l’État islamique que les milices islamistes qui prétendent le combattre, elles qui sont à l’origine du chaos. La Turquie et le Qatar soutiennent ces dernières quand la solution est du côté de la Libye bédouine et berbère.

Notes


[1] Ne craignant pas de compromettre de possibles actions en cours et de mettre des vies françaises en danger, le quotidien Le Monde en date du 25 février a « révélé » l’existence d’opérations des services français en Libye.
[2] Voir à ce sujet Histoire et géopolitique de la Libye. Bon de commande page 8.


lundi 1 février 2016

IL ÉTAIT UNE FOIS LES "PROGRESSISTES" ALGÉRIENS

Sadek Hadjerès


Un article de Mohamed Saadoune*

Pour un étudiant qui arrivait à l'université dans les années 70 et 80, la gauche c'était ou "les pagsistes" ou les petits groupes de "gauchos". Même si les nuances étaient de mise, les premiers paraissaient plus populos et les seconds plus tchitchi.
L'étudiant tenté par la politique va apprendre des "gauchos" que ceux de la "pagsaille" (on savait déjà être méchants) étaient en réalité d'affreux serviteurs du pouvoir qui dupaient les "classes populaires."
Les Pagsistes, eux, répliquaient que les gauchos n'étaient, le plus souvent, que des fils et filles de nomenklaturistes qui tentaient de donner un sens politique à leurs petites bisbilles avec leur paternel. Rien n'est jamais simple pourtant. Mais ces anecdotes renvoient à deux conceptions du militantisme.
Celle du Parti de l'avant-garde socialiste (PAGS) qui héritait, tant bien que mal de l'expérience du Parti Communiste Algérien mais aussi du mouvement national, était une vision " classique"... Pas de "grand soir" à attendre mais utiliser toutes les possibilités disponibles y compris les contradictions au sein du pouvoir pour défendre des politiques (anti-impérialisme) et des mesures jugées positives (réforme agraire, gratuité de l'enseignement et des soins).

Ils étaient, militants, sympathisants ou simples compagnons de route, ceux qui ont été appelés les "progressistes". A l'opposé, les gauchos n'étaient pas des "progressistes" mais des "révolutionnaires", des gens impatients de faire le grand saut et qui se moquaient de "l'étapisme" des pagsos.
Les gauchos s'installaient dans un radicalisme sans conséquence, les pagsistes, eux, tentaient d'investir le terrain : révolution agraire, écoles populaires, campagne d'alphabétisation, action syndicale. L'influence intellectuelle du PAGS dépassait de très loin le nombre de ses militants. Mais elle n'était pas sans contradiction.
Quadrature du cercle

Le PAGS se retrouvait dans une sorte de quadrature du cercle : être un mouvement clandestin d'opposition qui mène des actions publiques. La démarche a été plus ou moins un succès durant les années Boumediene qui était lui-même dans une vision "progressiste" commence à atteindre ses limites après son décès.
Les militants du PAGS qui se trouvaient dans le syndicat UGTA et l'UNJA (union nationale de la jeunesse algérienne) allaient en être systématiquement exclus après l'adoption, par le congrès extraordinaire du parti unique, le FLN, de l'article 120 qui dispose que seuls les membres du parti peuvent assumer des responsabilités au sein des organisations de masse.
C'était en fait la dernière étape de la caporalisation du syndicat et de l'Unja dans une Algérie qui s'apprêtait à suivre l'Egypte dans la politique de « l'infitah » avec le maintien du système du parti unique. Une période dure pour les militants du PAGS.
A la veille d'octobre 1988, alors que le pouvoir est en crise depuis la chute du prix du pétrole en 1986, des rafles massives sont opérées dans les rangs des militants. Beaucoup ont été torturés au cours de ces journées terribles... qui vont déboucher sur une autre étape pour le pays et le PAGS.
La sortie de la clandestinité et l'entrée dans la légalité s'est faite dans un contexte surchauffé par la montée du courant islamiste et la crise sociale. Bien avant la tournure violente que prendra la crise algérienne après l'arrêt du processus électoral en janvier 1992, le Pags s'est retrouvé au cœur de la question : que faire avec les islamistes ?
Sadek Hadjeres, dont le long cheminement militant ne pouvait s'accommoder des visions sectaires et encore moins des solutions brutales, va se heurter à ce qui sera le premier "redressement" organisé par le pouvoir. Hachemi Cherif et ses partisans, soutenus par les appareils du régime, procèdent à la liquidation du PAGS et créent Ettahadi.
"Le scénario, rôdé à l'encontre du PAGS entre 1990 et 1992, est devenu un mode d'emploi classique du régime dans ses rapports avec la " classe politique ". Qualifié par euphémisme de " redressement", il a été poursuivi au cours des années suivantes dans le but de diviser, briser ou "aligner" d'autres formations qui risquaient de faire de l'ombre aux plans concoctés par les clans dominants du pouvoir ou des groupes d'intérêt internationaux" note Sadek Hadjeres.
Ettahadi va être le pourvoyeur de discours idéologiques éradicateurs des années 90. Une vraie liquidation d'un patrimoine militant s'est opérée. Les anciens du PAGS menaient de grands efforts pour coller aux classes populaires et gardaient un esprit critique à l'égard du pouvoir. Les nouveaux dirigeants d'Ettahadi, au nom d'un anti-populisme spécifique, exprimaient une vive hostilité à l'égard de ces mêmes classes.
Ce courant liquidateur de l'élan progressiste va s'exprimer avec une haine terrible dans le discours du Front de l'Algérie Moderne (FAM) qui a poussé «l'analyse » jusqu'à diviser les algériens entre un peuple "intégriste" et un autre "moderniste".
Les progressistes ont disparu dans la nature après la crise des années 90. Exils, renoncement à la politique... Il n'est resté que des groupes qui travaillaient ouvertement pour le pouvoir et chez qui l'obsession anti-islamiste va tout supplanter.
Les liquidateurs du PAGS vont produire tous les discours de circonstance pour appuyer l'autoritarisme y compris de dénier à la population le droit de voter. C'était chic de dire, par exemple ; "on ne va pas jouer l'avenir du pays avec des électeurs analphabètes". Une attaque frontale contre le principe démocratique lui-même.
Le PAGS, avec ses limites, a été porteur d'une vision généreuse qui tentait d'agir de manière concrète en faveur des classes populaires. Ses liquidateurs se sont installés comme idéologues du pouvoir... même si quinze ans plus tard, ils ont le sentiment d'avoir été faits cocus. Mais sur le fond, ils restent hostiles à des classes populaires qui ont eu le tort de mal voter un certain 26 décembre 1991. La gauche est à refaire. Après inventaire…

*http://www.huffpostmaghreb.com/mohamed-saadoune/algerie-pags-gauche_b_9123786.html?utm_hp_ref=algeria

mercredi 27 janvier 2016

SALAFISME ET TAKFIRISME




UN ARTICLE DU "MONDE"


"En novembre, Manuel Valls avait ouvertement associé le salafisme, la mouvance la plus rigoriste de l’islam, aux attentats du 13 novembre. « Oui, nous avons un ennemi, et il faut le nommer, c’est l’islamisme radical. Et un des éléments de l’islamisme radical, c’est le salafisme », a argué le premier ministre. Une déclaration qui prête aux amalgames, la majorité des salafistes ne se reconnaissant pas dans le djihadisme, dont le nom réel, pour ce qui est de la version importée en France, est le takfirisme.


Quelle est la différence entre salafisme et takfirisme ?


Le takfirisme est une sous-branche du salafisme. Cette famille religieuse issue du sunnisme (la principale branche de l’islam) prône une pratique rigoriste de la religion musulmane, proche de ses premiers fidèles (le terme salaf désigne, en arabe, les « ancêtres », en l’occurrence les premiers compagnons du Prophète).
Le salafisme est en forte progression en France (on parle de 90 mosquées d’obédience salafiste en France, sur 2 500 recensées, soit le double d’il y a cinq ans, et le nombre de fidèles se situerait entre 15 000 et 20 000, selon les estimations des spécialistes).
Néanmoins, la plupart des salafistes appartiennent à ce que l’on appelle la branche quiétiste. Ils sont pacifistes et ne cherchent pas à changer la loi, même s’ils n’en reconnaissent pas la légitimité.
Obéissance à la loi islamique (charia), refus de la mixité homme-femme et port du niqab (voile intégral) ou de l’abaya (manteau noir couvrant le corps) pour les femmes sont quelques-unes des caractéristiques communes au salafisme quiétiste et au takfirisme.
C’est à la minorité dans la minorité que l’on se réfère quand on parle d’islam radical djihadiste, c’est-à-dire à la fois fondamentaliste, non légaliste et violent. Cette mouvance, le takfirisme, se distingue par son appel aux armes, son idéologie messianique et sa propension à jeter l’anathème (takfir, en arabe) contre les autres musulmans.

Quelles sont les caractéristiques du takfirisme ?
  • Une idéalisation du retour à un islam pur. Les takfiris se réclament d’un islam ultra-orthodoxe dont les lois primeraient sur celles des pays laïques. Seule prévaut la charia, ou du moins une interprétation partielle et orientée des règles édictées dans le Coran.
  • Une prophétie, celle de l’avènement d’un nouveau califat et d’une apocalypse née d’une nouvelle guerre entre croisés et musulmans sur leur terre sainte. Cette prophétie millénariste est autoréalisatrice : toute la stratégie takfirie vis-à-vis de l’Occident consiste à provoquer son entrée en guerre et ainsi à légitimer le califat.
  • L’appel perpétuel aux armes. Idéologie ultra-violente, le takfirisme ne distingue pas soldats et civils : seuls existent deux mondes, le dar al-Islam (la terre islamique, le califat) et le dar al-Harb (la terre en guerre, ou à conquérir). Le takfiri se décrit volontiers comme un « lion » (la métaphore date au moins de la fin des années 1990) et la communication des organisations takfiristes, comme Al-Qaida ou l’Etat islamique, repose sur la diffusion d’exécutions sanglantes, l’esthétisation de la guerre et l’intimidation des ennemis. Le concept historique de dar al-Sulh (la terre de la trêve, de la cohabitation) est écarté de la pensée takfirie.
  • Une hostilité aux autres branches de l’islam. Le takfirisme n’a pas pour seules cibles les chrétiens et les juifs. Il s’en prend également aux chiites et aux soufis, perçus comme des musulmans déviants. L’idéologie takfirie autorise également à prendre les armes contre d’autres musulmans sunnites si ceux-ci refusent la hijra (l’émigration en terre islamique) ou ne se soumettent pas à une certaine interprétation de la charia.
  • Le culte du martyr. Le takfirisme idéalise la mort sacrificielle de celui qui s’est fondu parmi l’ennemi. Appelé inghimasi (« l’infiltré »), il porte une ceinture d’explosif sur lui et combat jusqu’à (se donner) la mort, « en martyr ». Comme le relève Rue89, les djihadistes évitent la référence au suicide, celui-ci étant interdit dans l’islam.
D’où vient le takfirisme ?

La naissance à proprement dite du takfirisme, en tant que schisme au sein du salafisme, est tardive : elle se produit dans les années 1970 dans les geôles égyptiennes, lorsque des Frères musulmans radicaux créent un mouvement violent et transnational, la Communauté des musulmans (Jamaat al-Muslimeen), surnommé Takfir wal-Hijra (« anathème et retrait »).
Si le takfirisme a un père spirituel, il s’appelle Saïd Qotb (1906-1966). Ce militant des Frères musulmans est celui qui théorise lors d’un séjour en prison l’obligation du djihad armé contre les pouvoirs installés, qu’ils soient chrétiens ou musulmans, marquant un schisme au sein du salafisme.
C’est à lui que l’on doit l’idée que « le passage à la violence radicale peut être une obligation religieuse pour lutter contre l’autorité politique quand cette dernière a perdu ses racines musulmanes », résume le chercheur Philippe Migaux, spécialiste des conflits asymétriques, dans Histoire du terrorisme (Fayard).
Son idéologie s’est construite par strates à partir d’une relecture partielle et orientée de plusieurs théologiens musulmans historiques radicaux, et notamment Ibn Tamiyya (1263-1328), un théologien syrien hanbalite radical, qui dans le contexte historique particulier des croisades, avait théorisé l’appel à la guerre sainte contre les non-musulmans. « Grâce à ses prêches violents et simplistes, [il avait] rencontré un véritable succès auprès des classes marginales et des populations les moins instruites dans la religion musulmane. La situation n’a finalement guère évolué en six siècles », ironise Philippe Migaux.

Quelle est l’implantation du takfirisme en France ?

Le takfirisme a été importé en France au milieu des années 1990, par l’intermédiaire de ses partisans algériens, en particulier le Groupe islamique armé (GIA). Il se retrouve depuis dans toutes les filières djihadistes, souvent de manière revendiquée, qu’il s’agisse de celle du Front Al-Nosra (la branche syrienne d’Al-Qaida) ...

Combien sont-ils aujourd’hui ?

Il n’existe pas de chiffre sur le nombre de takfiris en France. Les Français radicalisés seraient entre 3 800 et 11 000, mais faute de distinction entre salafiste et takfiris, de nombreux musulmans ultra-orthodoxes sont fichés « radicalisés » sans pour autant adhérer à l’idéologie takfirie.

Y a-t-il des passerelles entre salafisme et takfirisme ?

Le salafisme peut être aussi perçu comme un sas, une digue, et un opposant au takfirisme.
Un sas, parce que l’ultra-orthodoxisme salafiste offre un terreau idéologique idéal pour une radicalisation de ses fidèles, et c’est souvent dans les cercles salafistes que les recruteurs takfiris opèrent. Certains imams sont par ailleurs suspectés de double jeu, d’autant que la pratique de la taqiya(ruse, dissimulation) fait partie de l’arsenal takfiri.
Mais le salafisme est également une digue : mouvement fondamentaliste le plus porté sur l’analyse littérale du Coran, il est le seul à pouvoir déstabiliser les takfiris sur le terrain qu’ils revendiquent, celui de la religion, en leur opposant d’autres clés de lecture du Coran.


Enfin, les salafistes de France s’estiment souvent victimes plus que complices du takfirisme : outre que ce mouvement sectaire et violent est perçu comme une déviance de l’islam, il suscite des réactions islamophobes qui frappent en premier lieu les fondamentalistes quiétistes, à la religiosité plus visible. Pourtant, les salafistes se sont régulièrement opposés aux takfiris – y compris militairement, comme au Pakistan dans les années 1980, et ces derniers jours, ils étaient nombreux sur les réseaux sociaux, y compris parmi les plus radicaux, à dénoncer les attentats."



dimanche 24 janvier 2016

L'AMÉRICANISATION ET LA SALAFISATION DU MAGHREB


UN ARTICLE DE L'HEBDOMADAIRE "L'EXPRESS"

"La Tunisie, l'Algérie et le Maroc sont aujourd'hui en pleine mutation. Ces deux dernières décennies, la culture maghrébine a été très largement influencée par le Moyen-Orient, mais aussi par les Etats-Unis. Pierre Vermeren est professeur d'histoire du Maghreb contemporain. Il explique.


Pour qui a connu le Maghreb des années 1980, et a fortiori des décennies antérieures, de rapides mutations culturelles s'y sont déroulées depuis lors. La défrancisation et la déberbérisation, plus culturelles que linguistiques, s'accélèrent, au prix d'un double mouvement d'américanisation et de moyen-orientalisation.

Même si, de Tunis à Casablanca, le français n'a jamais été autant parlé dans les grandes villes et par les dominants, le Maghreb a perdu en vingt-cinq ans ses librairies, ses bistrots et ses cinémas, tandis que fleurissent mosquées à l'orientale, grandes chaînes de junk-food sans alcool, et malls commerciaux débordant des sous-produits de la mondialisation. Les hommes ont quitté à la fois le costume-cravate-casquette et le burnous/djellaba-turban, au profit du survêtement ou de la chemisette, tandis que les femmes ont laissé le tailleur-tête nue pour la djellaba et le voile, fussent-ils agrémentés de bottes et de breloques.  

Un air de France jusqu'aux années 1990


Plus que toute région au monde, le Maghreb avait adopté l'habitus des Français. Dès l'époque coloniale, il s'était saisi des terrasses de cafés, des lieux culturels publics et des places, des pâtisseries et salons de thé. Il avait en partie adopté le mode de vie du nord de la Méditerranée: croissant, café, vin rouge et cigarettes compris. Quand les Français sont chassés de la région au début des années soixante, les Maghrébins des villes adoptent en une génération les moeurs et la langue de l'ancien colonisateur, le "butin de guerre" cher à Kateb Yacine.  

La francisation du Maghreb date des années 1960-1970, quand les réformes nationales et la coopération éducative ont francisé toute une génération. Les femmes des villes ont troqué la djellaba pour une tenue à l'européenne, robe, jupe ou tailleur, ainsi qu'en témoignent films et photos des années soixante-dix. Le dévoilement rapide des femmes a accompagné leur sortie dans l'espace public, d'un coup devenu mixte. 

Si les cafés sont restés masculins, en revanche, restaurants, salons de thé, clubs, plages et cinémas sont devenus des espaces de mixité. De cette époque date aussi la multiplication des lieux culturels sécularisés (librairies, lycées, universités, bibliothèques...) promouvant une culture intellectuelle exigeante, parfaitement connectée aux courants mondiaux (films français, égyptiens et américains, y compris d'auteur, chanson française, égyptienne et britannique, littérature française, classique et contemporaine, productions culturelles multilingues du Maghreb, marxisme universitaire, dialogue inter-religieux, productions d'Europe de l'Est...). 

Tout circulait et instruisait une élite intellectuelle avide, grandissante et mixte. En un sens, le projet colonial de "civilisation" des Pères de la IIIe République, et celui de leurs contempteurs nationalistes maghrébins du XXe siècle, qui accusaient le colonialisme d'avoir privé les peuples du Maghreb de citoyenneté, de culture et de sciences, avaient abouti! Cette belle histoire a perduré jusqu'aux années 1990. Ce Maghreb avait encore un petit air de la France des années cinquante, quand les grandes villes de la région comptaient parmi les plus modernes de la Méditerranée. 

Wahhabisation et moyen-orientalisation


La "réislamisation" culturelle brutale des années quatre-vingts, au sens de la wahhabisation et de la moyen-orientalisation, puis la guerre civile algérienne des années 1990, imposée par les islamistes du FIS, ont brisé cet héritage. Même au Maroc et en Tunisie, à l'abri des violences politiques et du terrorisme aveugle, et au contact d'un tourisme croissant, la reconquête islamiste saute aux yeux. Tandis que le Maghreb se couvrait de paraboles au cours des années 1990, puis de la téléphonie mobile et de l'Internet au cours des années 2000, espaces de mixité et lieux culturels ont fondu comme peau de chagrin. La mondialisation a ici séparé les classes sociales, les sexes et les générations. 

80 à 90% des salles de cinéma, des librairies et des bibliothèques, des bars et restaurants à alcool ont fermé, comme si ces acquis hérités de la France étaient liés. Des plages ont été privatisées, certaines sont devenues non-mixtes; les mosquées financées par l'Etat ou les pétrodollars wahhabites se sont multipliées, même dans les moindres villages où elles étaient inconnues (les Berbères priaient dans la nature ou chez eux); les femmes se sont revoilées, y compris dans les facultés des lettres où circulent quelques ombres en gants noirs et niqabs, à rebours de la culture libérale des Arabos-Berbères du Maghreb.  

L'alcool du marché noir est désormais consommé au domicile, à moins de couler dans les hôtels pour touristes ou prostituées ou les tripots enfumés des capitales. Au fur et à mesure que les femmes quittent l'espace public -à 19h à Alger, et presque partout, le soir, hors mois de Ramadan, sauf à Tunis, Rabat ou Casablanca- la sexualité se consomme davantage à domicile, ou sur l'Internet. L'Amérique "puritaine" offre en effet au monde des millions de vidéos de blondes porno-starisées, très prisées au Maghreb comme ailleurs selon les opérateurs... 

Vision américaine et islamic way-of-life des Frères musulmans


L'autre enseignement du grand virage, c'est que la vision américaine du monde est bien plus compatible avec l'islamic way-of-life des Frères musulmans que la culture exigeante naguère proposée par la France. La "modernité" à la française, qu'il s'agisse de sécularisation, de laïcisation, d'égalité entre les sexes, d'accès à la citoyenneté, à la culture savante et aux droits politiques, est repoussée tant par des régimes conservateurs que par les islamistes, quand le modernisme est plébiscité.  

A la culture du livre, qui permet à chacun de se frotter aux grands esprits du monde, on préfère le "modernisme" technologique, et l'organisation de l'ignorance, ainsi qu'en attestent les politiques d'éducation. L'enseignement idéologique de disciplines islamiquement et nationalement compatibles est préféré à la spéculation intellectuelle, et le "par coeur" a remplacé la dissertation.

  
Le management est préféré à la philosophie, et les écoles techniques spécialisées aux universités générales démunies. Au dialogue culturel et à l'échange spirituel, on préfère le conformisme ritualisé, le communautarisme simpliste et le rite mondialisé. Au cinéma d'auteur et à la littérature qui bousculent, on préfère les réseaux sociaux, les feuilletons et films indiens ou américains mainstream
Aux risques du dévoilement des femmes et de la mixité, qui parient sur l'éducation morale, la retenue et l'intelligence, d'aucuns préfèrent les barrières entre les sexes... comme le "politiquement correct" plébiscite l'ordre moral au détriment de la liberté des contacts.  

Face au bonheur de la séduction, qu'ont tant aimée les étudiants du Maghreb sur les campus français, les tenants de l'ordre moral optent pour l'enfermement. A la liberté des moeurs alimentaires et relationnelles, les mêmes adoptent la prohibition et les dérèglements induits, pourvu que les désordres ne s'affichent pas dans l'espace public. Il n'est pas certain que les élites libérales du Maghreb, qui oscillent entre ces deux tendances, aient la force d'inverser les dynamiques à l'oeuvre, surtout si celles-ci devaient davantage contaminer la France. 


Pierre Vermeren est professeur d'histoire du Maghreb contemporain à Paris I. Il a récemment publié Le choc des décolonisations, de la guerre d'Algérie aux printemps arabes (aux éditions Odile Jacob, 2015)." 



http://www.lexpress.fr/actualite/monde/afr?ique/l-americanisation-et-la-salafisation-du-maghreb_1756363.html

vendredi 15 janvier 2016

QUAND LES BI-NATIONAUX ETAIENT A L 'HONNEUR


La mort du toréro, Pablo Picasso

Les Algériens -c'est connu- passent pour être très chatouilleux sur le registre de l'amour de leur pays. C'est du moins ce que répètent à l'envi les médias internationaux. Les Algériens ont eu à conforter cet avis avec la victoire de leur équipe nationale de balle-au-pied obtenue sur la Corée du sud. Leurs médias nationaux sont dithyrambiques, leur télévision -dite « l'Unique »- diffuse à tour de bras les clips inénarrables à la gloire d'El Khadhra -la Verte- et, sur la Toile, c'est à une explosion d'écrits, parfois d'un enthousiasme naïf, que nous assistons.

L'Odjaq -l'ordre janissaire qui règne- ne manquera, évidemment, pas d'en tirer profit, d'autant plus que pas un secteur d'une opposition autoproclamée n'osera aller à l'encontre de l'unanimité nationale. Quand El Khadhra gagne, c'est l'Algérie qui gagne. Mais cela est vrai de tous les pays. Panem et circences -du pain et des jeux !- sont les deux mamelles éprouvées de toute domination idéologique.

Reste que les Algériens devraient reconnaître ce fait simple et massif : sur les 11 joueurs alignés face à la Corée du sud, 8 sont français, nés en France, formés en France, évoluant dans des clubs professionnels européens ou asiatiques. On peut donc dire que la France est le seul pays qui possède deux équipes nationales qualifiées à cette coupe du monde.

J'entends d'ici les vociférations indignées m'accusant de dénier la qualité d'Algériens à des jeunes gens qui font honneur à leur patrie. Ce serait pure hypocrisie. Il ne s'agit pas de dénier à quiconque le droit d'être Algérien s'il le désire -je pense même, au contraire, qu' en adoptant un code de la nationalité parmi les plus fermés au monde, l'Algérie a tressé de ses propres mains son malheur-, mais de reconnaître des faits au lieu de valider l'attitude schizophrénique de l'Odjaq : vitupérer en paroles « l'ex-puissance coloniale » et sa « langue étrangère » mais parler français entre soi et placer son argent et sa progéniture en France. Soyons équitables : il n'y a pas que l'Odjaq qui témoigne de cette ambivalence. D'autres, opposés à l'Odjaq, succombent irrésistiblement au nationalisme au petit pied de la balle-au-pied…

Et puisque nous y sommes, un mot sur l'hymne national. Il ne gêne pas le nationalisme ombrageux de l'Odjaq que la musique de cet hymne ait été composé par un égyptien. Pas plus que la langue des paroles soit ampoulée, boursouflée et pompeuse à un point rare. Pour un chant censé être populaire, c'est un contresens !

Pas étonnant que le peuple lui préfère « Min jibalina » ! Mais le bon peuple sait-il que ce chant patriotique est copié d'une marche militaire française, intitulée « Sambre-et-Meuse » ? Au lieu de s'en désoler (comme le faisait Bachir Hadj-Ali en 1964, dans sa brochure intitulée « Qu'est-ce qu'une musique nationale ? »), on peut valablement le proposer comme hymne national, en rappelant que cette marche -« Le régiment de Sambre-et-Meuse »- a été composée à la gloire de l'armée du peuple sans-culottes qui a défait les Prussiens à Valmy et sauvé, ainsi, la révolution. Ce serait là, à coup sûr, un événement symbolique de qualité.


Mais peut-être que l'Odjaq préférerait une marche turque, qui sait ?

vendredi 25 décembre 2015

FERHAT 'ABBAS



Ferhat Abbas nous a quittés, il y a 30 ans, le 24 décembre 1985. Son nom, comme celui d’autres personnalités bannies d’existence durant plusieurs décennies, est revenu sur l’espace public national après octobre 1988.Pourtant, explique Malika Rahal, historienne, chargée de recherche à l'Institut d'histoire du temps présent (CNRS), les clichés et les stéréotypes sur le parcours politique du premier président du GPRA restent tenaces.
De même que son positionnement post-indépendance contre la mise en place d'un système autoritaire est peu évoquée. Une remise en perspective passionnante sur un homme encore méconnu.

HuffPost Algérie : Quand on remet en perspective les différentes expériences et, surtout, les actions qui ont rythmé le mouvement national algérien, quel est le portrait qui résumerait le mieux le vécu politique de Ferhat Abbas ?

Ce qui est remarquable dans le parcours de Ferhat Abbas, c’est son exceptionnelle longévité qui fait qu’il a plusieurs vies en politique. Il multiplie les expériences et les engagements, et il évolue dans ses opinions d’une façon qu’on n’a parfois pas su voir, au risque de faire de lui une personne anachronique et décalée.



Né en 1899, Ferhat Abbas a été un élève de l’école française, il fait partie de la minorité issue de la population colonisée ayant accès aux études comme cadre de l’Association des étudiants musulmans d’Afrique du Nord (AEMAN), avant devenir élu local puis lieutenant du Dr Mohammed Bendjelloul à la tête de la Fédération des élus musulmans algériens fondée en 1927.

Dans les années 1920 et 1930, c’est par la plume qu’il se fait connaître avec la volonté de sortir la population de la pauvreté par l’éducation. Il est alors au cœur du courant Jeune Algérien et défend en 1936 le projet Blum-Violette. Il est alors assimilationniste avec une radicalité qu’on ne peut comprendre si on l’observe à partir de la situation de 1954, mais qui, à son époque, est réelle.

Préoccupé par le devenir de la paysannerie, et convaincu que la politique, c’est le nombre, il fonde avant la seconde guerre mondiale un éphémère parti de masse, l’Union populaire algérienne (UPA, 1938). Les notables comme Bendjelloul jugeaient alors difficile à suivre cette rupture avec les formes d’engagement de la Fédération des élus, et Abbas s’est alors entouré d’hommes plus jeunes et plus militants.

C’est sur la base des mêmes principes républicains, égalitaristes et anticolonialistes qu’Abbas évolue durant la seconde guerre mondiale vers la revendication d’une citoyenneté désormais algérienne. Grâce à des hommes plus jeunes, notamment ses lieutenants Ahmed Boumendjel et Ahmed Francis, le contact était possible avec les nationalistes du PPA de Messali durant les intenses discussions qui aboutissent à la production d’un document fondamental, le Manifeste du peuple algérien, en février 1943.

Abbas y défend une République algérienne démocratique et sociale. Les autorités françaises prennent alors très au sérieux son influence grandissante, d’autant que se crée autour du Manifeste une Association des Amis du Manifeste et de la Liberté (AML) qui rassemble en quelques semaines, dit-on, jusqu’à 500 000 membres. Les chiffres sont incertains, mais le succès ne fait aucun doute.

C’est après le Congrès musulman de 1936 et avant le Front de Libération nationale, le second front anticolonialiste. La répression de mai 1945, notamment dans le Constantinois, à Sétif et Guelma, montre bien qu’aucune expression politique ne serait tolérée par les autorités. Durant cette période, les Européens font de lui l’homme à abattre, et exigent sa tête. Il est finalement arrêté, avec son compagnon Ahmed-Cherif Saadane.

En prison, il rédige un testament politique, où il apparaît qu’il se pense à la fin de la vie politique. En fait, le texte deviendra le programme de son nouvel engagement au sein de l’Union démocratique du Manifeste algérien à partir de 1946.

Au sein de l’UDMA, Ferhat Abbas continue de défendre un projet de République algérienne démocratique et sociale, sur la base du texte du Manifeste de 1943. Surtout, comme le font aussi le MTLD et le PCA, les militants de l’UDMA travaillent à mobiliser, à former, à encadrer la population et à diffuser des idées politiques où le nationalisme tient une large part.



On ne comprend rien au développement du FLN à partir de 1954, et à la mobilisation populaire qu’il est capable de susciter si l’on ne considère pas le travail de ces partis politiques.

Abbas est alors aussi un diplomate, qui noue des contacts, à Paris ou au Maghreb, négocie pour éviter à son parti une répression de plus en plus dure, tente de gagner sur le terrain de l’assemblée algérienne ou des assemblées locales où il est élu. Au sein même de l’UDMA se développent des discussions parfois difficiles, lorsque Ferhat Abbas est contesté, notamment par les jeunes, qui le jugent insuffisamment radical, et trop engagé dans ces activités qui n’apportent aucun résultat tangible.
Après le déclenchement du 1er novembre 1954, le décalage s’accroit quand, du fait de la répression, il est impossible de médiatiser les négociations secrètes qui ont lieu entre le FLN et l’UDMA. Bien des militants locaux rallient alors l’ALN individuellement, en attendant que leur parti soit officiellement dissout, en avril 1956 et que Ferhat Abbas ne rallie le Caire. *

Au sein du FLN, il prend en 1958 la présidence du GPRA, auquel il donne un visage internationalement reconnu. Le ralliement de l’UDMA et de son chef, contribue à accroître le crédit du FLN à l’extérieur, en lui donnant l’image d’un mouvement plus politique. Lors des manifestations de Décembre 1960, son nom est scandé comme celui d’un chef d’état. Le refus de toute négociation du côté français fait durer la guerre, et transforme les rapports de force au sein du FLN et du GPRA dont Abbas est finalement exclu.

En labourant le champ de l'UDMA et en passant au crible la perception de Ferhat Abbas par l'opinion algérienne, vous avez constaté que ce courant "a fait l'objet de stéréotypes à la vie dure". Avez-vous le sentiment que le regard des Algériens à son endroit est toujours à charge ?

Dans l’histoire dominante qui s’est développée depuis l’indépendance, et notamment l’histoire de la guerre, on a valorisé selon plusieurs critères. On a valorisé la lutte armée sur la lutte politique (quand l’UDMA était un parti politique, et qu’elle ne s’est ralliée au FLN qu'en 1956) ; on a valorisé une vision populiste de l’histoire (quand l’UDMA avait la réputation d’être un parti bourgeois) ; et on a valorisé la vision arabo-musulmane défendue par l’Association des Ulama (quand l’UDMA avait la réputation d’être francophone et laïque).

On pourrait montrer pour chaque critère à quel point les stéréotypes sont tenaces. Par exemple, il faut souligner la proximité entre Ferhat Abbas, et Abdelhamid Benbadis ou Bachir Ibrahimi, et surtout sur le terrain, la proximité voir la superposition des sections de l’UDMA avec les groupes locaux de l’association des Ulama dans les années 1940 et 1950. **

Bien souvent, les piliers des madrassat (écoles) de l’Association sont des militants de l’UDMA, et le parti développe un discours religieux et sur la religion bien plus complexe que ce qu’on croit savoir de lui. L’opposition caricaturale entre des francophones laïcs à l’UDMA et des arabophones musulmanes à l’Association des Ulama ne correspond à rien sur le terrain. Mais elle est encore très répandue aujourd’hui.

Ce qui m’a intéressée en travaillant sur l’UDMA, c’est de voir que certains stéréotypes, et certaines critiques contre Ferhat Abbas naissent très tôt, dans la compétition entre UDMA et MTLD dans les années 1940 par exemple.

Comme souvent dans les discours de disqualification, certains arguments sont fragiles et ils ont pourtant eu la vie dure : on dit ainsi volontiers d’Abbas qu’il est francisé, et l’on en veut pour preuve son mariage avec une française. En effet, dès les années 1940, on trouve des militants du MTLD qui chahutent les meetings UDMA, empêchant Abbas de parler en criant “Mme Perez! Mme Perez!” du nom de son épouse au motif qu’elle est française. *** Peu importe que la compagne de Messali Hadj aussi ait été française aussi, l’important c’était d’utiliser l’argument comme arme politique.

Les phrases que l’on reproche éternellement à Abbas sont des phrases qu’on trouve déjà dans les sources documentaires des années 1940 au MTLD où l’on fustige “Monsieur La France c’est moi”. Au demeurant, les gens de l’UDMA avaient leurs propres stéréotypes sur le MTLD : ils les accusaient d’être des “chômeurs professionnels” (c’est-à-dire rémunérés par le parti) et des voyous. Mais la vision du monde de l’UDMA (et ses stéréotypes) n’ont pas survécu jusqu’à nous de la même façon.

Comme historienne, je trouve passionnant de me demander comment la vision critique du MTLD est parvenu à s'imposer, à quel moment la vision de l’UDMA a été perdue, ou pourquoi l’Association des Ulama est devenue un modèle de nationalisme alors même que son ralliement au FLN est plus tardif encore que celui de l’UDMA...


Longtemps éliminé des manuels de l'histoire agréés par l'Education nationale en Algérie, le nom de Ferhat Abbas a réinvesti l'espace public ces vingt dernières années. Jouit-il pour autant de la place censée être la sienne dans la mémoire algérienne ?

Ce n’est pas le rôle de l’historienne de juger de la place que la société accorde à un personnage pour dire si elle est “bonne”, “suffisante” ou “juste”. C’est vrai que Ferhat Abbas a connu un regain d’intérêt qui se voit notamment dans le domaine des publications. Plus largement, depuis 1988, on a vu s’élargir le champ éditorial de façon à permettre la publication d’ouvrage de mémoires, d’autobiographies ou de biographies en grand nombre.


La publication de la biographie de Ferhat Abbas par Zakya Daoud et Benjamin Stora en 1995 en France a marqué une première étape de la reconnaissance de ce personnage. Elle a été suivie par plusieurs livres de Leïla Benammar Benmansour visant clairement à le réhabiliter. Comme d’autres, le nom de Ferhat Abbas a été apposé, notamment à l’Université de Sétif, à l’aéroport de Jijel.

Ses ouvrages reparaissent en Algérie même : « La Nuit coloniale » est reparu en 2005 avec une préface du président de la république. Son ouvrage posthume, « Demain se lèvera le jour » est paru en 2010 aux éditions Alger-Livres Éditions. Nul doute que Ferhat Abbas a une place plus importante aujourd’hui qu’il y a vingt ans.


Mais il demeure de la marge de progression, à la fois pour les historiens et pour le grand public, dans une connaissance plus fine de ce personnage et de nombreux autres. Il est remarquable qu’on continue à être très intéressé par le parcours de Ferhat Abbas durant la période coloniale, mais que l’intérêt s’émousse quand il s’agit de mieux comprendre la crise de l’état 1962, ou ses prises de position après l’indépendance.


Ainsi, après avoir été exclu avec les autres militants de l’UDMA du GPRA et remplacé par Benyoucef Benkhedda, Ferhat Abbas rejoint le groupe de Ben Bella à Tlemcen et devient le premier président de l’Assemblée nationale constituante. On gagnerait aussi à mieux comprendre comment il évolue jusqu’à démissionner de la présidence de l’Assemblée pour protester contre le pouvoir autoritaire du président Ben Bella en septembre 1963.

Ou à mieux étudier et mieux comprendre l’Appel au peuple algérien, signé en 1976 avec Benyoucef Ben Khedda, Hocine Lahouel et Cheikh Mohammed Kheireddine, appelant à fin du pouvoir personnel du président Boumediene et du caractère provisoire des institutions du pays afin de le protéger contre toute intervention étrangère. Autant de sujet sur lesquels on continue — avec une certaine obstination — à ne pas s’interroger.

NOTES DE BRANIYA

* Ce seront ses rencontres avec 'Abane (1956) qui décideront F. 'A. à rallier le FLN.

** Lakhdar Bentobbal fit assassiner le  neveu de F.'A., 'Alloua, pharmacien et élu UDMA de Constantine, au motif que ce dernier venait de lancer une souscription en faveur de l'association des 'Oulamas. (20 août 1955).

*** Méthodes de voyous, de baltagias, qui perdurent encore, alimentant sans cesse une culture de la violence, décidément consubstantielle au FLN.


http://www.huffpostmaghreb.com/2015/12/25/ferhat-abbas_n_8876446.html?utm_hp_ref=algeria



dimanche 29 novembre 2015

QU'EST-CE QUE DAECH, AU JUSTE ?

Le grand Israël (plan O. Yinon)


Remarque préalable : avant d'envahir l'Irak pour le détruire -et complaire ainsi au voeu le plus cher de l'Etat sioniste-, les yankees ont soudoyé les chefs de l'armée irakienne ( y compris le chef de la garde prétorienne de Saddam, son propre cousin !). L'armée américaine a pu, ainsi, entrer à Baghdad sans trop de pertes -et s'adonner au pillage de ses prestigieux musées et à l'assassinat de quelque 80 nucléaristes irakiens, oeuvre, selon certaines sources, d'une brigade d'agents israéliens sous oripeaux yankees.

Il était nécessaire de rappeler cet épisode, car des chercheurs sérieux -pas les bateleurs des plateaux de télévision-, font remarquer que parmi les 50 plus hauts dirigeants de DAECH, il n'y a pas un seul islamiste mais que tous sont d'anciens généraux de Saddam ! Quant au soi-disant calife El Baghdadi, il était prisonnier de l'armée américaine qui l'a opportunément libéré quand le projet DAECH s'est mis en branle.  


Des chercheurs ont fait remarquer que l'acronyme anglo-saxon pour Etat islamique en Irak et au Cham était ISIS (Islamic state on Irak and Sham); or ISIS est l'acronyme qui désigne les services spéciaux israéliens. Hasard ? 

Alors, autre hasard, la carte géographique d'ISIS se superpose à celle du grand  Israël, cette folie messianique qui devra s'achever par l'Armagedon, guerre totale dont ne subsistera que le peuple élu d'Israël (qui pourra alors dominer le monde).

Rappelons ce que dit Jahvé à son peuple :

"Lorsque l'Eternel, ton Dieu, t'aura fait entrer dans le pays dont tu vas prendre possession, et qu'il chassera devant toi beaucoup de nations, les Héthiens, les Guirgasiens, les Amoréens, les Cananéens, les Phéréziens, les Héviens et les Jébusiens, sept nations plus nombreuses et plus puissantes que toi; lorsque l'Eternel, ton Dieu, te les aura livrées et que tu les auras battues, tu les dévoueras par interdit, tu ne traiteras point d'alliance avec elles, et tu ne leur feras point grâce." (Deutéronome 7).

Il suffit, dès lors, de remplacer les noms des 7 nations évoquées par Egypte, Palestine, Jordanie, Liban, Syrie, Irak, nord de la péninsule arabique, pour avoir la carte du grand Israël.

Rappelons également que l'eschatologie musulmane est aussi messianique : elle croit en l'Armagedon ( El Malhama) qui verra le triomphe du faux messie (El massih ed-dajjal) dans un premier temps puis le retour de Jésus qui établira la paix et le règne du Bien sur terre. Le catholicisme, quant à lui, par sa métabolisation des catégories de la philosophie grecque, ne parle plus que du retour "en gloire" de Jésus, i-e, du triomphe de son message d'amour et de charité.

Pour finir, voyez cette vidéo extrêmement éclairante :