braniya chiricahua




L'ancien se meurt, le nouveau ne parvient pas à voir le jour. Dans ce clair-obscur surgissent des monstres.
Antonio Gramsci

jeudi 10 mars 2016

LE SYNDROME DE COLOGNE OU L'ORGIE CARNAVALESQUE


NADIR MAAROUF, professeur émérite en anthropologie juridique, université de Picardie Jules-Verne.

Le Quotidien d'Oran

"Suite au débat médiatique suscité par l'article de Kamel Daoud dans le «Monde» où l'anthropologie, voire la psychanalyse, se muent en débat idéologique jusqu'à faire intervenir publiquement le Premier ministre français, je me réveille de mon amnésie pour évoquer un ancien souvenir.

Il ne s'agit pas pour moi d'entrer dans la surenchère de l'invective, sachant que la liberté d'expression est mon maître mot, à condition que l'on ne s'improvise pas psychanalyste, anthropologue ou sociologue à moindre frais. Je voudrais seulement rappeler un fait peu connu chez nous : celui de la fête du carnaval dont les préparatifs durent plusieurs jours jusqu'à la fête des Cendres (Mardi gras). Au cours de l'année académique 1966-1967 je me trouvais à Maastricht proche de Köln (Cologne) et d'Aachen (Aix-la-Chapelle), ancienne métropole de la chrétienté sous les Carolingiens (9ème siècle), pour une enquête sociologique sur les conditions de vie des mineurs maghrébins dans les charbonnages du Limbourg belgo-néerlandais ayant pour chefs-lieux respectifs Liège et Maastricht(*). Le carnaval est fêté conjointement par les citoyens de Cologne et de Maastricht, distants d'une centaine de kilomètres à peine.

On y assiste alors à une permissivité qui contraste avec la vie austère des deux cités luthériennes, qui ont accueilli depuis l'Edit de Nantes les Huguenots, protestants condamnés à l'exil sous le règne de Louis XIV. Il n'est pas rare, en effet de rencontrer à Maastricht des noms bien français. La bibliothèque municipale y contient des ouvrages francophones datant du 16ème siècle.

Quiconque a vécu à Maastricht, en tout cas à cette époque, est saisi par la grande exubérance de la population, notamment les jeunes, dans une ambiance où la bière coule à flots et où tout semble permis. Une bonne partie des gens de Maastricht continue la fête à Cologne et vice-versa. Des amis néerlandais m'avaient confié qu'un nombre anormalement élevé de naissances sous X surviennent neuf mois après les fêtes du carnaval! …

Encore une fois, je ne suis pas psychanalyste, je constate un fait, celui de l'orgie collective permise le temps du carnaval, une fête bien catholique malgré son soubassement païen (ce qui n'est pas propre à la religion catholique). Comment qualifier les évènements festifs encadrés par ce rituel populaire qui était bien présent à Cologne au moment des faits rapportés par la presse, précisément sur le précèdent mettant en cause des migrants maghrébins ? Je laisse le soin aux spécialistes d'investiguer sur les circonstances précises de ce fait divers. Il se peut que mon propos soit à côté du débat et des faits qui l'on suscité. Je voudrais néanmoins restituer un fait que les populations autochtones de cette région de l'Europe de l'Ouest connaissent très bien.

En effet, au-delà de cet épisode, je rappelle sans rentrer dans les dédales de l'anthropologie historique, voire religieuse, que la Rhénanie (qui englobe le sud-ouest de l'Allemagne et la zone contiguë flamande c'est-à-dire le Limbourg belgo-néerlandais) font partie de ce qu'on appelle les sociétés agraires tout au moins pour ce qui est de leur histoire médiévale. Dans le cas d'espèce, il s'agit de producteurs traditionnels de houblon, d'où la prépondérance de la bière dans la région. Dans toute société agraire, qui tranche avec les civilisations pastorales, il existe des rituels dédiés à la fécondité : fécondité de la femme, s'inscrivant dans le cycle végétal, et ponctués par des rituels célébrant la fertilité de la terre : les Saturnales décrites par les auteurs latins ne sont pas différentes de nos « nuits de l'erreur » (leylat el gh'lat, sorte de simulation d'un coït anonyme), vieux rituel judéo-berbère dont subsistent quelques traces sur les hauteurs de l'Atlas tellien. Abdallah Hamoudi nous en a donné une excellente restitution monographique à propos de la fête de ‘Achoura dans un village marocain près de Beni Mellal (« La victime et son masque », PUF, 1987). Dans l'antique Palestine des Cananéens, Astarté faisait office de déesse de la fécondité : les Cananéens étaient agriculteurs sédentaires et comme tous les peuples de leur espèce, on y découvre un panthéon dédié à la fertilité, du sol, des femmes. Dagon était le dieu de la charrue, Baal le dieu du grain. Dans toutes ces civilisations agraires, quelles que fussent leurs latitudes géographiques et leurs appartenances (Indo-européennes, Sémito-chamitique, amérindienne etc.), il y a deux constantes :

1. La mise en scène érotique de l'acte de production pour la survie, ce qui exclut toute interprétation normative.


2. La fragilité du statut paysan pour des raisons logistiques évidentes : le paysan sédentaire depuis le néolithique a toujours été menacé par le pasteur nomade à la recherche de pâturages. Ibn Khaldoun à admirablement développé cette épopée de la prédation pour le Maghreb médiéval. Mais la séquence médiévale décrite par ce dernier n'est qu'un épisode dont les origines remontent à la protohistoire.

De tout ce qui précède, il y a la symbolique du sexe, ou plutôt de l'Eros. Dans le panthéon des cultures agraires du monde, nous avons affaire à une dialectique irréductible de la sexualité et du mysticisme, du profane et du sacré. Pour revenir au « syndrome de Cologne », j'ai la faiblesse de croire que les préparatifs du carnaval (qui commencent le 11 novembre pour s'arrêter au mercredi des Cendres) donnent lieu -autant que je m'en souvienne- à une érotisation de la fête, processions masquées, ivresse physiologique, ambiance lubrique etc., j'ai vu à Maastricht des scènes d'accouplement débridées dans les recoins de rues ou à l'entrée des immeubles la nuit aidant. Je me suis toujours demandé pourquoi ce contraste flagrant entre le conformisme très puritain des jours ordinaires, et cette revanche dionysiaque à l'occasion du carnaval.

Je n'ai pas suivi dans les comptes rendus médiatiques si le carnaval a été signalé, car la Saint-Sylvestre s'y trouve encadrée. Encore une fois, les religions canoniques laissent apparaître des pratiques païennes, ce qu'on appelle « syncrétisme » pour faire simple. Le rapport à l'Eros, donc au corps sexué, est un problème ontologique qui se passe de psychologie différentielle. Il n'y a qu'à se reporter à Freud, et plus encore à Frazer et à Robertson Smith (le découvreur du personnage totémique et de « l'assassinat du père »). Qu'il y ait une spécificité du rapport au sexe dans l'islam des musulmans n'est qu'un épiphénomène culturaliste qui n'élimine pas le fondement archétypal du rapport à l'Eros, lequel concerne l'humanité.

Dans ce qui s'est passé à Cologne, me semble-t-il, ce n'est pas tant le caractère scandaleusement agressif des migrants, qu'un problème de langage, un déficit de communication. Jacques Lacan a fait du langage ce par quoi Eros advient. La libido est d'abord langage avant d'être corps. Plus que de la mésalliance éthique, il s'agit d'un brouillage de code. Sinon, sur le rapport au sexe, tout au moins au niveau où je situe le débat, celui de l'anthropologie générale, il n'y a rien à signaler quant à une spécificité barbare du comportement des « arabo-musulmans » ou des musulmans tout court, en dehors de ce qu'on peut appeler un fâcheux quiproquo."


 (*) Cette enquête faisait l'objet d'un DES (devenu DEA plus tard), que j'ai soutenu à l'université d'Alger en juin 1967 (le jury était composé de Jean Stoetzel, Alain Girard et Emile Sicard).






mercredi 2 mars 2016

10 CHIFFRES POUR COMPRENDRE POURQUOI L’ALGÉRIE A PEUR D’UNE CRISE SOCIALE MAJEURE




L’ex-bon élève du Maghreb qui cumulait excédent commercial, croissance soutenue et faible endettement voit sa situation se détériorer à toute allure du fait de l’effondrement des cours du pétrole. Avec un baril à 110 dollars, l’Algérie pouvait financer un État-providence qui achetait la paix sociale dans ce pays où près de 30% des jeunes sont au chômage. À 35 dollars, elle est contrainte de tailler dans les subventions des produits de base, de relever le prix de l’essence et de l’électricité, d’imposer des quotas d’importations. Le gouvernement redoute une crise sociale majeure.
96%
L’économie de l’Algérie repose depuis des décennies sur le gaz et le pétrole qui représentent 96% de ses exportations, près de la moitié de son PIB et 60% des recettes budgétaires de l’État. Autant dire que l’effondrement des prix est une catastrophe. Les revenus pétroliers du pays ont chuté de 70% depuis l’été 2014 a rappelé dans un communiqué le président Bouteflika la semaine dernière avant d’avertir ses concitoyens qu’ils allaient devoir affonter des temps difficiles. L’Algérie est un des pays les plus touchés par cet effondrement avec le Venezuela et la Russie.
750 milliards de dollars
Ce sont les rentrées colossales générées par les exportations de pétrole et de gaz entre 1999 et 2014. L’Algérie est le cinquième pays producteur de gaz et le 13ème producteur de pétrole. Problème, cette manne a très peu été investie dans le développement de l’économie nationale : elle a surtout servie à acheter la paix sociale en finançant des produits de première nécessité comme le lait, le sucre, la farine ou l’électricité et des augmentations de salaires versés aux fonctionnaires et employés des entreprises publiques.
+40%
L’augmentation du prix de l’essence depuis le 1er janvier est liée à la réaction du gouvernement qui n’a plus les moyens de subventionner des dizaines de produits, ce qui était pour lui le moyen de soutenir le pouvoir d’achat des Algériens. Un pouvoir d’achat déjà amputé par l’affaiblissement de la monnaie, le dinar qui a baissé de 15% en un an par rapport à l’euro. Le gouvernement a aussi décidé de tailler dans les grands projets d’infrastructures, en reportant des chantiers de nouvelles autoroutes et des créations de lignes de tramway dans plusieurs villes. Tant pis pour le chômage qui grimpe.
12,7%
Le taux de chômage qui frappe 1,33 million de personnes, monte depuis deux ans. Il touche massivement les jeunes (moins de 25 ans) et le ralentissement de l’économie n’améliore pas leurs perspectives bien au contraire : en un an seulement, leur taux de chômage est passé de 25,2% à près de 30%, selon l’Office National de la Statistique.
-13,7 milliards de dollars
La balance commerciale du pays est déficitaire pour la première fois depuis un quart de siècle, plombée par l’effondrement des recettes liées aux hydrocarbures. Or les Algériens importent tout ce qui entre dans leurs magasins, même les dattes, les oranges ou la semoule. En janvier, le gouvernement a donné un coup de frein en mettant en place des licences d’importations sur les véhicules et le ciment notamment. Objectif ? Réduire la facture des importations bien sûr : le quota d’importation de véhicules a ainsi réduit de moitié (à 152 000 unités) par rapport au nombre importé l’an dernier. Malgré cela le ministère des Finances prévoit un nouveau déficit de la balance commerciale à hauteur de 26 milliards en 2016.

2 381 741 km2 : l’Algérie est par sa taille le plus grand pays du continent africain et le plus grand pays arabe. Sa superficie est quatre fois plus importante que la France, mais sa population qui atteindra 40 millions d’habitants en 2016 est inférieure d’un tiers. Au sein de celle-ci les jeunes sont toujours plus nombreux : 46% des algériens ont moins de 25 ans.

1 million: c’est le nombre de postes de fonctionnaires que le gouvernement envisage de supprimer afin de mieux encaisser le choc de la chute du pétrole. Un dégraissage colossal puisqu’il concernerait 40% de l’ensemble des 2,5 millions de fonctionnaires et qui du coup, pourrait déclencher un conflit social de grande ampleur dans un pays où la tension monte depuis des mois du fait des mesures d’austérité annoncées jour après jour.

208 milliards de dollars: Le PIB en recul du fait de la chute du pétrole reste tout de meme le premier du Maghreb et le  quatrième du continent derrière ceux du Nigéria, de L’Afrique du Sud et de l’Egypte. Hors effet pétrole, il a même encore légèrement progressé l’an dernier. En revanche le déficit public lui se creuse, obligeant les autorités à puiser dans les économies accumulées durant les années fastes. Le Fonds de régulation des recettes, créé justement pour compenser l’impact des fluctuations du pétrole sur le budget a été ponctionné de 30 milliards de dollars en 2014, probablement d’autant en 2015 et pourrait être à sec dès cette année.

2ème: Pour la troisième année consecutive, la France est le deuxième fournisseur du pays derrière la Chine. Paris détient 10,5% du marché avec 5,4 milliards d’exportations (et un solde légèrement excédentaire) vers l’Algérie contre 16% pour Pékin.

2025: Même quand le prix des hydrocarbures se remettra à progresser, ce qui finira par se produire, l’Algérie ne sera pas au bout de ses peines. Car dans le secteur tous les voyants ont déjà viré au rouge : la production est en baisse, la consommation nationale flambe et la part réservée aux exportations recule. Les experts estiment que si les tendances actuelles se prolongaient, la Sonatrach, la compagnie nationale, n’aurait plus rien à exporter d’ici 2025. D’où les ordres venus du sommet de l’Etat d’accélérer la prospection des ressources en gaz naturel. Et l’intérêt marquée pour le gaz de schiste dont les réserves pourraient être supérieures à celles du gaz naturel.


Patrick Chabert
© Capital.fr


samedi 27 février 2016

LIBYE : L’ÉTAT ISLAMIQUE EST-IL L’ENNEMI PRINCIPAL ?




En Libye où l’État islamique est la surinfection d’une plaie ouverte par les islamistes dits « modérés », la situation semble s’éclaircir à l’est, en Cyrénaïque, alors qu’elle s’assombrit en Tripolitaine [1], à l’ouest.

En Cyrénaïque, les forces de l’ANL (Armée nationale libyenne) du général Haftar sont passées à l’offensive, à la fois contre les milices salafistes et contre celles de l’État islamique (Daech). La ville de Benghazi est désormais majoritairement tenue par les hommes du général Haftar, les salafistes ayant été chassés de la zone portuaire et de plusieurs quartiers, dont ceux de Bouatni, Leithi et Sabri. Parallèlement, l’ANL ayant repoussé l’État islamique du terminal pétrolier d’Ajdabia, l’expansion de ce dernier vers l’est semble stoppée. Du moins pour le moment.
Depuis son quartier général d’El Merj, le général Haftar semble donc être en passe de s’imposer comme l’homme fort de Cyrénaïque. Cet ancien compagnon du colonel Kadhafi, qui avait rompu avec lui, n’a jamais coupé les liens le rattachant à l’alliance tribale constituée autour du défunt colonel [2], ce qui lui assure une base tribale importante. D’autant plus qu’il est l’allié des Toubou du Fezzan.
On mesure là l’abîme séparant la réalité du terrain des abstraites constructions européo-centrées. C’est ainsi que le pseudo-gouvernement dit « d’union nationale » laborieusement constitué par la communauté internationale fait la part belle aux Frères musulmans de Misrata soutenus par la Turquie et par le Qatar, mais écarte le général Haftar.

En Tripolitaine, l’alliance entre salafistes et Frères musulmans de Misrata, connue sous le nom de Fajr Libya, bat de l’aile. La raison tient au jeu trouble que certaines milices entretiennent avec l’État islamique. Au moment où elle affirmait lutter contre ce dernier et demandait des armes aux Occidentaux, Fajr Libya laissait ainsi l’État islamique s’installer à Sabratha, en plein cœur de sa zone... Derrière ce double jeu, apparaît l’ombre d’une Turquie qui compte sur l’État islamique afin d’affaiblir le général Haftar en Cyrénaïque, tout en isolant ses alliés de Zinten en Tripolitaine. La manœuvre d’Ankara est claire : ne laisser que le choix entre les Frères musulmans de Misrata et l’État islamique. Ce qui, à la faveur d’une intervention militaire occidentale, permettrait aux premiers de prendre le contrôle du pays et à la Turquie d’opérer un retour en force dans un territoire qui lui fut arraché par l’Italie en 1911.

Depuis plusieurs mois L’Afrique réelle insiste sur le danger qu’il y aurait à intervenir au profit des islamistes dits « modérés » contre ceux de l’État islamique. Tous ont en effet partie liée. La solution se trouve donc ailleurs. C’est pourquoi il importe de changer de paradigme. L’ennemi principal est moins l’État islamique que les milices islamistes qui prétendent le combattre, elles qui sont à l’origine du chaos. La Turquie et le Qatar soutiennent ces dernières quand la solution est du côté de la Libye bédouine et berbère.

Notes


[1] Ne craignant pas de compromettre de possibles actions en cours et de mettre des vies françaises en danger, le quotidien Le Monde en date du 25 février a « révélé » l’existence d’opérations des services français en Libye.
[2] Voir à ce sujet Histoire et géopolitique de la Libye. Bon de commande page 8.


lundi 1 février 2016

IL ÉTAIT UNE FOIS LES "PROGRESSISTES" ALGÉRIENS

Sadek Hadjerès


Un article de Mohamed Saadoune*

Pour un étudiant qui arrivait à l'université dans les années 70 et 80, la gauche c'était ou "les pagsistes" ou les petits groupes de "gauchos". Même si les nuances étaient de mise, les premiers paraissaient plus populos et les seconds plus tchitchi.
L'étudiant tenté par la politique va apprendre des "gauchos" que ceux de la "pagsaille" (on savait déjà être méchants) étaient en réalité d'affreux serviteurs du pouvoir qui dupaient les "classes populaires."
Les Pagsistes, eux, répliquaient que les gauchos n'étaient, le plus souvent, que des fils et filles de nomenklaturistes qui tentaient de donner un sens politique à leurs petites bisbilles avec leur paternel. Rien n'est jamais simple pourtant. Mais ces anecdotes renvoient à deux conceptions du militantisme.
Celle du Parti de l'avant-garde socialiste (PAGS) qui héritait, tant bien que mal de l'expérience du Parti Communiste Algérien mais aussi du mouvement national, était une vision " classique"... Pas de "grand soir" à attendre mais utiliser toutes les possibilités disponibles y compris les contradictions au sein du pouvoir pour défendre des politiques (anti-impérialisme) et des mesures jugées positives (réforme agraire, gratuité de l'enseignement et des soins).

Ils étaient, militants, sympathisants ou simples compagnons de route, ceux qui ont été appelés les "progressistes". A l'opposé, les gauchos n'étaient pas des "progressistes" mais des "révolutionnaires", des gens impatients de faire le grand saut et qui se moquaient de "l'étapisme" des pagsos.
Les gauchos s'installaient dans un radicalisme sans conséquence, les pagsistes, eux, tentaient d'investir le terrain : révolution agraire, écoles populaires, campagne d'alphabétisation, action syndicale. L'influence intellectuelle du PAGS dépassait de très loin le nombre de ses militants. Mais elle n'était pas sans contradiction.
Quadrature du cercle

Le PAGS se retrouvait dans une sorte de quadrature du cercle : être un mouvement clandestin d'opposition qui mène des actions publiques. La démarche a été plus ou moins un succès durant les années Boumediene qui était lui-même dans une vision "progressiste" commence à atteindre ses limites après son décès.
Les militants du PAGS qui se trouvaient dans le syndicat UGTA et l'UNJA (union nationale de la jeunesse algérienne) allaient en être systématiquement exclus après l'adoption, par le congrès extraordinaire du parti unique, le FLN, de l'article 120 qui dispose que seuls les membres du parti peuvent assumer des responsabilités au sein des organisations de masse.
C'était en fait la dernière étape de la caporalisation du syndicat et de l'Unja dans une Algérie qui s'apprêtait à suivre l'Egypte dans la politique de « l'infitah » avec le maintien du système du parti unique. Une période dure pour les militants du PAGS.
A la veille d'octobre 1988, alors que le pouvoir est en crise depuis la chute du prix du pétrole en 1986, des rafles massives sont opérées dans les rangs des militants. Beaucoup ont été torturés au cours de ces journées terribles... qui vont déboucher sur une autre étape pour le pays et le PAGS.
La sortie de la clandestinité et l'entrée dans la légalité s'est faite dans un contexte surchauffé par la montée du courant islamiste et la crise sociale. Bien avant la tournure violente que prendra la crise algérienne après l'arrêt du processus électoral en janvier 1992, le Pags s'est retrouvé au cœur de la question : que faire avec les islamistes ?
Sadek Hadjeres, dont le long cheminement militant ne pouvait s'accommoder des visions sectaires et encore moins des solutions brutales, va se heurter à ce qui sera le premier "redressement" organisé par le pouvoir. Hachemi Cherif et ses partisans, soutenus par les appareils du régime, procèdent à la liquidation du PAGS et créent Ettahadi.
"Le scénario, rôdé à l'encontre du PAGS entre 1990 et 1992, est devenu un mode d'emploi classique du régime dans ses rapports avec la " classe politique ". Qualifié par euphémisme de " redressement", il a été poursuivi au cours des années suivantes dans le but de diviser, briser ou "aligner" d'autres formations qui risquaient de faire de l'ombre aux plans concoctés par les clans dominants du pouvoir ou des groupes d'intérêt internationaux" note Sadek Hadjeres.
Ettahadi va être le pourvoyeur de discours idéologiques éradicateurs des années 90. Une vraie liquidation d'un patrimoine militant s'est opérée. Les anciens du PAGS menaient de grands efforts pour coller aux classes populaires et gardaient un esprit critique à l'égard du pouvoir. Les nouveaux dirigeants d'Ettahadi, au nom d'un anti-populisme spécifique, exprimaient une vive hostilité à l'égard de ces mêmes classes.
Ce courant liquidateur de l'élan progressiste va s'exprimer avec une haine terrible dans le discours du Front de l'Algérie Moderne (FAM) qui a poussé «l'analyse » jusqu'à diviser les algériens entre un peuple "intégriste" et un autre "moderniste".
Les progressistes ont disparu dans la nature après la crise des années 90. Exils, renoncement à la politique... Il n'est resté que des groupes qui travaillaient ouvertement pour le pouvoir et chez qui l'obsession anti-islamiste va tout supplanter.
Les liquidateurs du PAGS vont produire tous les discours de circonstance pour appuyer l'autoritarisme y compris de dénier à la population le droit de voter. C'était chic de dire, par exemple ; "on ne va pas jouer l'avenir du pays avec des électeurs analphabètes". Une attaque frontale contre le principe démocratique lui-même.
Le PAGS, avec ses limites, a été porteur d'une vision généreuse qui tentait d'agir de manière concrète en faveur des classes populaires. Ses liquidateurs se sont installés comme idéologues du pouvoir... même si quinze ans plus tard, ils ont le sentiment d'avoir été faits cocus. Mais sur le fond, ils restent hostiles à des classes populaires qui ont eu le tort de mal voter un certain 26 décembre 1991. La gauche est à refaire. Après inventaire…

*http://www.huffpostmaghreb.com/mohamed-saadoune/algerie-pags-gauche_b_9123786.html?utm_hp_ref=algeria

mercredi 27 janvier 2016

SALAFISME ET TAKFIRISME




UN ARTICLE DU "MONDE"


"En novembre, Manuel Valls avait ouvertement associé le salafisme, la mouvance la plus rigoriste de l’islam, aux attentats du 13 novembre. « Oui, nous avons un ennemi, et il faut le nommer, c’est l’islamisme radical. Et un des éléments de l’islamisme radical, c’est le salafisme », a argué le premier ministre. Une déclaration qui prête aux amalgames, la majorité des salafistes ne se reconnaissant pas dans le djihadisme, dont le nom réel, pour ce qui est de la version importée en France, est le takfirisme.


Quelle est la différence entre salafisme et takfirisme ?


Le takfirisme est une sous-branche du salafisme. Cette famille religieuse issue du sunnisme (la principale branche de l’islam) prône une pratique rigoriste de la religion musulmane, proche de ses premiers fidèles (le terme salaf désigne, en arabe, les « ancêtres », en l’occurrence les premiers compagnons du Prophète).
Le salafisme est en forte progression en France (on parle de 90 mosquées d’obédience salafiste en France, sur 2 500 recensées, soit le double d’il y a cinq ans, et le nombre de fidèles se situerait entre 15 000 et 20 000, selon les estimations des spécialistes).
Néanmoins, la plupart des salafistes appartiennent à ce que l’on appelle la branche quiétiste. Ils sont pacifistes et ne cherchent pas à changer la loi, même s’ils n’en reconnaissent pas la légitimité.
Obéissance à la loi islamique (charia), refus de la mixité homme-femme et port du niqab (voile intégral) ou de l’abaya (manteau noir couvrant le corps) pour les femmes sont quelques-unes des caractéristiques communes au salafisme quiétiste et au takfirisme.
C’est à la minorité dans la minorité que l’on se réfère quand on parle d’islam radical djihadiste, c’est-à-dire à la fois fondamentaliste, non légaliste et violent. Cette mouvance, le takfirisme, se distingue par son appel aux armes, son idéologie messianique et sa propension à jeter l’anathème (takfir, en arabe) contre les autres musulmans.

Quelles sont les caractéristiques du takfirisme ?
  • Une idéalisation du retour à un islam pur. Les takfiris se réclament d’un islam ultra-orthodoxe dont les lois primeraient sur celles des pays laïques. Seule prévaut la charia, ou du moins une interprétation partielle et orientée des règles édictées dans le Coran.
  • Une prophétie, celle de l’avènement d’un nouveau califat et d’une apocalypse née d’une nouvelle guerre entre croisés et musulmans sur leur terre sainte. Cette prophétie millénariste est autoréalisatrice : toute la stratégie takfirie vis-à-vis de l’Occident consiste à provoquer son entrée en guerre et ainsi à légitimer le califat.
  • L’appel perpétuel aux armes. Idéologie ultra-violente, le takfirisme ne distingue pas soldats et civils : seuls existent deux mondes, le dar al-Islam (la terre islamique, le califat) et le dar al-Harb (la terre en guerre, ou à conquérir). Le takfiri se décrit volontiers comme un « lion » (la métaphore date au moins de la fin des années 1990) et la communication des organisations takfiristes, comme Al-Qaida ou l’Etat islamique, repose sur la diffusion d’exécutions sanglantes, l’esthétisation de la guerre et l’intimidation des ennemis. Le concept historique de dar al-Sulh (la terre de la trêve, de la cohabitation) est écarté de la pensée takfirie.
  • Une hostilité aux autres branches de l’islam. Le takfirisme n’a pas pour seules cibles les chrétiens et les juifs. Il s’en prend également aux chiites et aux soufis, perçus comme des musulmans déviants. L’idéologie takfirie autorise également à prendre les armes contre d’autres musulmans sunnites si ceux-ci refusent la hijra (l’émigration en terre islamique) ou ne se soumettent pas à une certaine interprétation de la charia.
  • Le culte du martyr. Le takfirisme idéalise la mort sacrificielle de celui qui s’est fondu parmi l’ennemi. Appelé inghimasi (« l’infiltré »), il porte une ceinture d’explosif sur lui et combat jusqu’à (se donner) la mort, « en martyr ». Comme le relève Rue89, les djihadistes évitent la référence au suicide, celui-ci étant interdit dans l’islam.
D’où vient le takfirisme ?

La naissance à proprement dite du takfirisme, en tant que schisme au sein du salafisme, est tardive : elle se produit dans les années 1970 dans les geôles égyptiennes, lorsque des Frères musulmans radicaux créent un mouvement violent et transnational, la Communauté des musulmans (Jamaat al-Muslimeen), surnommé Takfir wal-Hijra (« anathème et retrait »).
Si le takfirisme a un père spirituel, il s’appelle Saïd Qotb (1906-1966). Ce militant des Frères musulmans est celui qui théorise lors d’un séjour en prison l’obligation du djihad armé contre les pouvoirs installés, qu’ils soient chrétiens ou musulmans, marquant un schisme au sein du salafisme.
C’est à lui que l’on doit l’idée que « le passage à la violence radicale peut être une obligation religieuse pour lutter contre l’autorité politique quand cette dernière a perdu ses racines musulmanes », résume le chercheur Philippe Migaux, spécialiste des conflits asymétriques, dans Histoire du terrorisme (Fayard).
Son idéologie s’est construite par strates à partir d’une relecture partielle et orientée de plusieurs théologiens musulmans historiques radicaux, et notamment Ibn Tamiyya (1263-1328), un théologien syrien hanbalite radical, qui dans le contexte historique particulier des croisades, avait théorisé l’appel à la guerre sainte contre les non-musulmans. « Grâce à ses prêches violents et simplistes, [il avait] rencontré un véritable succès auprès des classes marginales et des populations les moins instruites dans la religion musulmane. La situation n’a finalement guère évolué en six siècles », ironise Philippe Migaux.

Quelle est l’implantation du takfirisme en France ?

Le takfirisme a été importé en France au milieu des années 1990, par l’intermédiaire de ses partisans algériens, en particulier le Groupe islamique armé (GIA). Il se retrouve depuis dans toutes les filières djihadistes, souvent de manière revendiquée, qu’il s’agisse de celle du Front Al-Nosra (la branche syrienne d’Al-Qaida) ...

Combien sont-ils aujourd’hui ?

Il n’existe pas de chiffre sur le nombre de takfiris en France. Les Français radicalisés seraient entre 3 800 et 11 000, mais faute de distinction entre salafiste et takfiris, de nombreux musulmans ultra-orthodoxes sont fichés « radicalisés » sans pour autant adhérer à l’idéologie takfirie.

Y a-t-il des passerelles entre salafisme et takfirisme ?

Le salafisme peut être aussi perçu comme un sas, une digue, et un opposant au takfirisme.
Un sas, parce que l’ultra-orthodoxisme salafiste offre un terreau idéologique idéal pour une radicalisation de ses fidèles, et c’est souvent dans les cercles salafistes que les recruteurs takfiris opèrent. Certains imams sont par ailleurs suspectés de double jeu, d’autant que la pratique de la taqiya(ruse, dissimulation) fait partie de l’arsenal takfiri.
Mais le salafisme est également une digue : mouvement fondamentaliste le plus porté sur l’analyse littérale du Coran, il est le seul à pouvoir déstabiliser les takfiris sur le terrain qu’ils revendiquent, celui de la religion, en leur opposant d’autres clés de lecture du Coran.


Enfin, les salafistes de France s’estiment souvent victimes plus que complices du takfirisme : outre que ce mouvement sectaire et violent est perçu comme une déviance de l’islam, il suscite des réactions islamophobes qui frappent en premier lieu les fondamentalistes quiétistes, à la religiosité plus visible. Pourtant, les salafistes se sont régulièrement opposés aux takfiris – y compris militairement, comme au Pakistan dans les années 1980, et ces derniers jours, ils étaient nombreux sur les réseaux sociaux, y compris parmi les plus radicaux, à dénoncer les attentats."



dimanche 24 janvier 2016

L'AMÉRICANISATION ET LA SALAFISATION DU MAGHREB


UN ARTICLE DE L'HEBDOMADAIRE "L'EXPRESS"

"La Tunisie, l'Algérie et le Maroc sont aujourd'hui en pleine mutation. Ces deux dernières décennies, la culture maghrébine a été très largement influencée par le Moyen-Orient, mais aussi par les Etats-Unis. Pierre Vermeren est professeur d'histoire du Maghreb contemporain. Il explique.


Pour qui a connu le Maghreb des années 1980, et a fortiori des décennies antérieures, de rapides mutations culturelles s'y sont déroulées depuis lors. La défrancisation et la déberbérisation, plus culturelles que linguistiques, s'accélèrent, au prix d'un double mouvement d'américanisation et de moyen-orientalisation.

Même si, de Tunis à Casablanca, le français n'a jamais été autant parlé dans les grandes villes et par les dominants, le Maghreb a perdu en vingt-cinq ans ses librairies, ses bistrots et ses cinémas, tandis que fleurissent mosquées à l'orientale, grandes chaînes de junk-food sans alcool, et malls commerciaux débordant des sous-produits de la mondialisation. Les hommes ont quitté à la fois le costume-cravate-casquette et le burnous/djellaba-turban, au profit du survêtement ou de la chemisette, tandis que les femmes ont laissé le tailleur-tête nue pour la djellaba et le voile, fussent-ils agrémentés de bottes et de breloques.  

Un air de France jusqu'aux années 1990


Plus que toute région au monde, le Maghreb avait adopté l'habitus des Français. Dès l'époque coloniale, il s'était saisi des terrasses de cafés, des lieux culturels publics et des places, des pâtisseries et salons de thé. Il avait en partie adopté le mode de vie du nord de la Méditerranée: croissant, café, vin rouge et cigarettes compris. Quand les Français sont chassés de la région au début des années soixante, les Maghrébins des villes adoptent en une génération les moeurs et la langue de l'ancien colonisateur, le "butin de guerre" cher à Kateb Yacine.  

La francisation du Maghreb date des années 1960-1970, quand les réformes nationales et la coopération éducative ont francisé toute une génération. Les femmes des villes ont troqué la djellaba pour une tenue à l'européenne, robe, jupe ou tailleur, ainsi qu'en témoignent films et photos des années soixante-dix. Le dévoilement rapide des femmes a accompagné leur sortie dans l'espace public, d'un coup devenu mixte. 

Si les cafés sont restés masculins, en revanche, restaurants, salons de thé, clubs, plages et cinémas sont devenus des espaces de mixité. De cette époque date aussi la multiplication des lieux culturels sécularisés (librairies, lycées, universités, bibliothèques...) promouvant une culture intellectuelle exigeante, parfaitement connectée aux courants mondiaux (films français, égyptiens et américains, y compris d'auteur, chanson française, égyptienne et britannique, littérature française, classique et contemporaine, productions culturelles multilingues du Maghreb, marxisme universitaire, dialogue inter-religieux, productions d'Europe de l'Est...). 

Tout circulait et instruisait une élite intellectuelle avide, grandissante et mixte. En un sens, le projet colonial de "civilisation" des Pères de la IIIe République, et celui de leurs contempteurs nationalistes maghrébins du XXe siècle, qui accusaient le colonialisme d'avoir privé les peuples du Maghreb de citoyenneté, de culture et de sciences, avaient abouti! Cette belle histoire a perduré jusqu'aux années 1990. Ce Maghreb avait encore un petit air de la France des années cinquante, quand les grandes villes de la région comptaient parmi les plus modernes de la Méditerranée. 

Wahhabisation et moyen-orientalisation


La "réislamisation" culturelle brutale des années quatre-vingts, au sens de la wahhabisation et de la moyen-orientalisation, puis la guerre civile algérienne des années 1990, imposée par les islamistes du FIS, ont brisé cet héritage. Même au Maroc et en Tunisie, à l'abri des violences politiques et du terrorisme aveugle, et au contact d'un tourisme croissant, la reconquête islamiste saute aux yeux. Tandis que le Maghreb se couvrait de paraboles au cours des années 1990, puis de la téléphonie mobile et de l'Internet au cours des années 2000, espaces de mixité et lieux culturels ont fondu comme peau de chagrin. La mondialisation a ici séparé les classes sociales, les sexes et les générations. 

80 à 90% des salles de cinéma, des librairies et des bibliothèques, des bars et restaurants à alcool ont fermé, comme si ces acquis hérités de la France étaient liés. Des plages ont été privatisées, certaines sont devenues non-mixtes; les mosquées financées par l'Etat ou les pétrodollars wahhabites se sont multipliées, même dans les moindres villages où elles étaient inconnues (les Berbères priaient dans la nature ou chez eux); les femmes se sont revoilées, y compris dans les facultés des lettres où circulent quelques ombres en gants noirs et niqabs, à rebours de la culture libérale des Arabos-Berbères du Maghreb.  

L'alcool du marché noir est désormais consommé au domicile, à moins de couler dans les hôtels pour touristes ou prostituées ou les tripots enfumés des capitales. Au fur et à mesure que les femmes quittent l'espace public -à 19h à Alger, et presque partout, le soir, hors mois de Ramadan, sauf à Tunis, Rabat ou Casablanca- la sexualité se consomme davantage à domicile, ou sur l'Internet. L'Amérique "puritaine" offre en effet au monde des millions de vidéos de blondes porno-starisées, très prisées au Maghreb comme ailleurs selon les opérateurs... 

Vision américaine et islamic way-of-life des Frères musulmans


L'autre enseignement du grand virage, c'est que la vision américaine du monde est bien plus compatible avec l'islamic way-of-life des Frères musulmans que la culture exigeante naguère proposée par la France. La "modernité" à la française, qu'il s'agisse de sécularisation, de laïcisation, d'égalité entre les sexes, d'accès à la citoyenneté, à la culture savante et aux droits politiques, est repoussée tant par des régimes conservateurs que par les islamistes, quand le modernisme est plébiscité.  

A la culture du livre, qui permet à chacun de se frotter aux grands esprits du monde, on préfère le "modernisme" technologique, et l'organisation de l'ignorance, ainsi qu'en attestent les politiques d'éducation. L'enseignement idéologique de disciplines islamiquement et nationalement compatibles est préféré à la spéculation intellectuelle, et le "par coeur" a remplacé la dissertation.

  
Le management est préféré à la philosophie, et les écoles techniques spécialisées aux universités générales démunies. Au dialogue culturel et à l'échange spirituel, on préfère le conformisme ritualisé, le communautarisme simpliste et le rite mondialisé. Au cinéma d'auteur et à la littérature qui bousculent, on préfère les réseaux sociaux, les feuilletons et films indiens ou américains mainstream
Aux risques du dévoilement des femmes et de la mixité, qui parient sur l'éducation morale, la retenue et l'intelligence, d'aucuns préfèrent les barrières entre les sexes... comme le "politiquement correct" plébiscite l'ordre moral au détriment de la liberté des contacts.  

Face au bonheur de la séduction, qu'ont tant aimée les étudiants du Maghreb sur les campus français, les tenants de l'ordre moral optent pour l'enfermement. A la liberté des moeurs alimentaires et relationnelles, les mêmes adoptent la prohibition et les dérèglements induits, pourvu que les désordres ne s'affichent pas dans l'espace public. Il n'est pas certain que les élites libérales du Maghreb, qui oscillent entre ces deux tendances, aient la force d'inverser les dynamiques à l'oeuvre, surtout si celles-ci devaient davantage contaminer la France. 


Pierre Vermeren est professeur d'histoire du Maghreb contemporain à Paris I. Il a récemment publié Le choc des décolonisations, de la guerre d'Algérie aux printemps arabes (aux éditions Odile Jacob, 2015)." 



http://www.lexpress.fr/actualite/monde/afr?ique/l-americanisation-et-la-salafisation-du-maghreb_1756363.html

vendredi 15 janvier 2016

QUAND LES BI-NATIONAUX ETAIENT A L 'HONNEUR


La mort du toréro, Pablo Picasso

Les Algériens -c'est connu- passent pour être très chatouilleux sur le registre de l'amour de leur pays. C'est du moins ce que répètent à l'envi les médias internationaux. Les Algériens ont eu à conforter cet avis avec la victoire de leur équipe nationale de balle-au-pied obtenue sur la Corée du sud. Leurs médias nationaux sont dithyrambiques, leur télévision -dite « l'Unique »- diffuse à tour de bras les clips inénarrables à la gloire d'El Khadhra -la Verte- et, sur la Toile, c'est à une explosion d'écrits, parfois d'un enthousiasme naïf, que nous assistons.

L'Odjaq -l'ordre janissaire qui règne- ne manquera, évidemment, pas d'en tirer profit, d'autant plus que pas un secteur d'une opposition autoproclamée n'osera aller à l'encontre de l'unanimité nationale. Quand El Khadhra gagne, c'est l'Algérie qui gagne. Mais cela est vrai de tous les pays. Panem et circences -du pain et des jeux !- sont les deux mamelles éprouvées de toute domination idéologique.

Reste que les Algériens devraient reconnaître ce fait simple et massif : sur les 11 joueurs alignés face à la Corée du sud, 8 sont français, nés en France, formés en France, évoluant dans des clubs professionnels européens ou asiatiques. On peut donc dire que la France est le seul pays qui possède deux équipes nationales qualifiées à cette coupe du monde.

J'entends d'ici les vociférations indignées m'accusant de dénier la qualité d'Algériens à des jeunes gens qui font honneur à leur patrie. Ce serait pure hypocrisie. Il ne s'agit pas de dénier à quiconque le droit d'être Algérien s'il le désire -je pense même, au contraire, qu' en adoptant un code de la nationalité parmi les plus fermés au monde, l'Algérie a tressé de ses propres mains son malheur-, mais de reconnaître des faits au lieu de valider l'attitude schizophrénique de l'Odjaq : vitupérer en paroles « l'ex-puissance coloniale » et sa « langue étrangère » mais parler français entre soi et placer son argent et sa progéniture en France. Soyons équitables : il n'y a pas que l'Odjaq qui témoigne de cette ambivalence. D'autres, opposés à l'Odjaq, succombent irrésistiblement au nationalisme au petit pied de la balle-au-pied…

Et puisque nous y sommes, un mot sur l'hymne national. Il ne gêne pas le nationalisme ombrageux de l'Odjaq que la musique de cet hymne ait été composé par un égyptien. Pas plus que la langue des paroles soit ampoulée, boursouflée et pompeuse à un point rare. Pour un chant censé être populaire, c'est un contresens !

Pas étonnant que le peuple lui préfère « Min jibalina » ! Mais le bon peuple sait-il que ce chant patriotique est copié d'une marche militaire française, intitulée « Sambre-et-Meuse » ? Au lieu de s'en désoler (comme le faisait Bachir Hadj-Ali en 1964, dans sa brochure intitulée « Qu'est-ce qu'une musique nationale ? »), on peut valablement le proposer comme hymne national, en rappelant que cette marche -« Le régiment de Sambre-et-Meuse »- a été composée à la gloire de l'armée du peuple sans-culottes qui a défait les Prussiens à Valmy et sauvé, ainsi, la révolution. Ce serait là, à coup sûr, un événement symbolique de qualité.


Mais peut-être que l'Odjaq préférerait une marche turque, qui sait ?