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L'ancien se meurt, le nouveau ne parvient pas à voir le jour. Dans ce clair-obscur surgissent des monstres.
Antonio Gramsci

vendredi 1 avril 2016

COMBIEN DE GUERRES MONDIALES POUR SION ?






Laurent Guyénot, l'excellent et rigoureux historien récentiste, nous propose une vision décapante ( au sens propre) des guerres mondiales. Magistral (comme toujours) et courageux (comme toujours) !


"Dans cette série d’articles, je propose de mettre en lumière un facteur occulté des quatre guerres mondiales (suivant la numérotation des néoconservateurs, qui comptent la Guerre froide comme une Troisième Guerre mondiale, et préparent la Quatrième) [1] : la volonté et l’influence des personnalités et institutions qui, depuis la fin du XIXe siècle, œuvrent avec détermination et coordination au grand projet sioniste, souvent à l’insu des belligérants eux-mêmes – mais aussi à l’insu de l’immense majorité des juifs dont ils façonnent le destin.


Partie 1 : La Première Guerre mondiale


Les causes et le but de la guerre

Il n’existe aucun consensus sur les causes principales de la Grande Guerre, qui fit, chez les soldats seulement, 8 millions de morts et 20 millions d’handicapés. La décision du Kaiser Guillaume II de construire une flotte militaire capable de défier la suprématie navale britannique est un facteur souvent invoqué. Comme l’a bien montré Patrick Buchanan, cette décision était l’aboutissement d’une détérioration de la relation entre l’Angleterre et l’Allemagne dont l’Angleterre porte la principale responsabilité. Le Kaiser Guillaume II, petit-fils de la Reine Victoria et donc neveu du roi Edward VII, était très attaché à cette relation, et sa politique extérieure était animée par une vision qu’il résuma ainsi à l’occasion des funérailles de sa grand-mère à Londres en 1901 :
« Nous devrions former une alliance anglo-germanique, vous pour garder les mers, tandis que nous serons responsables de la terre ; avec une telle alliance même une souris ne pourrait se glisser en Europe sans notre permission. »
Ce n’est qu’après avoir essuyé de façon répétée les humiliations de son oncle et du gouvernement britannique, que le Kaiser décida de doter l’Allemagne d’une puissance navale [2].
Mais plutôt qu’énumérer les causes de la Première Guerre mondiale, posons-nous plutôt la question de son but, et faisons l’hypothèse raisonnable que celui-ci a été atteint, en partie au moins. Autrement dit, admettons que certains des résultats principaux de la Grande Guerre figuraient parmi les objectifs, avoués ou non, de certains de ses instigateurs. La dislocation de l’Empire ottoman apparaît comme le plus profond bouleversement mondial apporté par la guerre, devant le démembrement de l’Autriche-Hongrie, qui n’était qu’un agrégat instable de royaumes. Or, nous allons montrer que la chute de l’Empire ottoman était l’objectif prioritaire du réseau sioniste constitué autour de Theodor Herzl, lequel réseau eut une influence internationale certaine avant, pendant et après la guerre, comme l’illustre la fameuse Déclaration Balfour.

La chute programmée de l’empire Ottoman

La chute de l’Empire ottoman n’avait pas toujours été un objectif des rêveurs de Sion. Bien au contraire. Considérons Benjamin Disraeli, premier ministre de la Reine Victoria de 1874 à 1880, et admettons, en nous fiant à Hannah Arendt, que ce « fanatique de la race », qui se disait « anglican de race juive », était secrètement obsédé par la vision d’un « empire juif, dans lequel les Juifs seraient la classe gouvernante », et qu’au « cœur de sa philosophie politique » se trouvait « une machination fantastique dans laquelle l’argent juif fait et défait palais et empires et tire les fils de la diplomatie [3] ». L’action politique de Disraeli démontre que la stratégie protosioniste, dont il était l’artisan, avait à cœur de protéger l’Empire ottoman contre l’expansionnisme russe. Il était en effet intervenu en faveur de l’Empire ottoman au Congrès de Berlin (1878), pour amputer les conquêtes russes et restituer aux Ottomans une grande partie de l’Arménie. Cette politique antirusse et pro-ottomane était un choix contesté à Londres : William Gladstone, adversaire de longue date de Disraeli et lui-même premier ministre à plusieurs reprises, déclara que ce dernier « maintient la politique étrangère britannique otage de ses sympathies juives ». Et le journal Truth du 22 novembre 1877, faisant allusion à sa familiarité avec les Rothschild et son amitié avec Moïse Montefiore (marié à une belle-sœur de Nathan Mayer Rothschild), y voyait « une conspiration tacite[…] de la part d’un nombre considérable d’Anglo-Hébreux [4] ».
Disraeli en 1878
En échange d’avoir mobilisé l’Empire britannique au secours de l’Empire ottoman, Disraeli comptait obtenir du Sultan Abdülhamid II (1876-1909) qu’il cédât la Palestine comme province autonome. Il tenta même de faire inscrire la « restauration d’Israël » à l’ordre du jour du Congrès de Berlin. En effet, ayant racheté le Canal de Suez pour le compte de l’Angleterre grâce au financement de son ami le baron Lionel de Rothschild (1875), Disraeli pouvait présenter cette idée comme conforme aux intérêts britanniques, selon l’argument que reprendra Chaïm Weizmann (futur premier ministre d’Israël) trente ans plus tard :
« Une Palestine juive serait une sauvegarde pour l’Angleterre, en particulier concernant le Canal de Suez [5]. »
En 1878, le Sultan s’opposa catégoriquement à cette perspective. Vingt ans plus tard, c’est au tour de Theodor Herzl de lui faire cette offre :
« Que le Sultan nous donne ce morceau de terre et, en échange, nous remettrons ses finances en ordre et nous influencerons l’opinion publique en sa faveur dans le monde entier [6]. » (Herzl, Journal, 9 juin 1896)
Journaliste et fils de banquier, Herzl promettait en somme de mettre au service de la Turquie ottomane la banque et la presse mondiales.
Du côté de la banque, Herzl comptait, entre autres, sur l’appui des Rothschild. Le baron Edmond de Rothschild, de la branche française, était déjà très impliqué dans le projet ; à partir de 1881, année de la mort de Disraeli, cinquante mille hectares de terre furent achetés et plus de quarante colonies fondées sous l’auspice de son Palestine Jewish Colonization Association (PICA). Les Rothschild britanniques furent plus réticents, et il est intéressant de découvrir dans le journal de Theodor Herzl que ce « père spirituel de l’État juif » (comme le désigne la Déclaration d’Indépendance de l’État d’Israël de 1948) leur offrit, en échange de leur aide, de fonder l’État juif comme une « République aristocratique » (« je suis contre la démocratie ») avec, à sa tête, « le premier Prince Rothschild » :
« Si vous vous joignez à nous, nous vous enrichirons une dernière fois. Et nous vous grandirons au-delà des rêves du modeste fondateur de votre Maison, et même de ceux de ses petits-enfants les plus fiers. […] Nous vous exalterons, parce que nous prendrons notre premier dirigeant élu dans votre Maison. Telle est la lumière que nous placerons au sommet de la Tour Eiffel de votre fortune. Aux yeux de l’histoire, il semblera que cela aura été l’objet même de tout l’édifice [7]. »
Les Rothschild ne donnèrent pas suite. Selon le mot célèbre de Richard Wagner (La Juiverie dans la musique, 1850), ils préféraient rester les juifs des rois que devenir les rois des juifs.
Quant au Sultan, il rejeta catégoriquement l’offre de Herzl, en ces termes rapportés par Herzl :
« Je ne peux pas vendre un pieds de terre, car elle n’appartient pas à moi, mais à mon peuple. […] Les Juifs peuvent garder leur argent. […] Quand mon Empire sera démembré, ils auront la Palestine pour rien. Mais ce sera notre cadavre qu’ils devront découper ; je ne consentirai jamais à la vivisection [8]. » (Herzl, Journal, 19 juin 1896)
Comme il l’avait déjà fait au Congrès de Berlin, le Sultan s’oppose même à l’achat de terre par les juifs et à leur immigration massive en Palestine. Quatre ans plus tard, après d’autres tentatives, Herzl en tire la conclusion :
« À présent, je ne peux concevoir qu’un seul plan : Faire en sorte que les difficultés de la Turquie s’accroissent ; mener une campagne personnelle contre le Sultan, peut-être prendre contact avec les princes exilés et les Jeunes Turcs ; et en même temps, en intensifiant les activités des Juifs socialistes, exciter parmi les gouvernements européens le désir d’exercer des pressions sur la Turquie pour qu’elle accepte les Juifs [9]. » (Herzl, Journal, 4 juin 1900)
La fin de non-recevoir du Sultan fermait tout espoir d’obtenir de lui la Palestine ; il fallait donc que le sultanat et l’Empire ottoman périssent et que les cartes soient redistribuées. Herzl comprend que « la division de la Turquie implique une guerre mondiale [10] ».
Son partenaire Max Nordau, orateur talentueux, fait devant le Congrès sioniste de 1903 une fameuse prophétie de cette prochaine guerre d’où sortira « une Palestine libre et juive ».

La Déclaration Balfour-Rothschild

L’historien juif Benzion Netanyahu (père de l’actuel Premier ministre) résume ainsi l’attente fiévreuse de ce grand cataclysme par l’élite sioniste, avec le regard fixé sur le destin du peuple élu et une complète indifférence aux victimes collatérales :
« Le grand moment arriva, comme il [Nordau] l’avait prophétisé, lié à la tempête d’une guerre mondiale, et portant dans ses ailes une attaque exterminatrice de la juiverie mondiale, qui commença avec le massacre des Juifs d’Ukraine (durant la guerre civile russe) et continue à se propager jusqu’à aujourd’hui. L’activité politique de Herzl eut pour conséquence que les Juifs, unis dans une organisation politique, furent reconnus comme entité politique, et que leurs aspirations […] furent intégrées au système politique international. Grâce à la guerre, ces aspirations étaient devenues si importantes que les grandes puissances se tournèrent vers les sionistes [11]. »
On sait de quelle manière « les grandes puissances [alliées] se tournèrent vers les sionistes » en 1917. L’Angleterre se trouvant en grande difficulté face à l’Allemagne, les sionistes firent entrer les États-Unis dans la guerre en échange de la promesse britannique de leur livrer la Palestine. Chaïm Weizmann, juif d’origine biélorusse devenu citoyen britannique en 1910, fut l’un des plus efficaces agents de cette diplomatie secrète auprès du Premier ministre David Lloyd George et de son ministre des Affaires étrangères Arthur Balfour. Le 2 novembre 1917, ce dernier adresse une lettre à Lord Lionel Walter Rothschild, petit-fils du Lionel de Rothschild cité plus haut et président de la Zionist Federation, déclarant :
« Le gouvernement de sa Majesté envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un Foyer national (National Home) pour le peuple juif, et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte ni aux droits civils et religieux des collectivités non juives existant en Palestine, ni aux droits et au statut politique dont les Juifs jouissent dans tout autre pays. » [Notons bien l’absence de droits « politiques » accordés aux Arabes de Palestine.]
La Déclaration Balfour, adressée à Lord Lionel Walter Rothschild
Six semaines après cette « Déclaration Balfour », le général britannique Edmund Allenby entrait dans Jérusalem, grâce au soutien des Arabes, à qui l’autonomie avait été promise en 1915 et qui ignoraient tout de la promesse de Balfour aux sionistes. La Déclaration Balfour est datée postérieurement à l’entrée en guerre des États-Unis (le 2 avril 1917), mais peu d’historiens contestent que l’engagement de l’Angleterre à céder la Palestine aux juifs était le prix de l’extraordinaire campagne de lobbying orchestrée par le réseau sioniste américain en faveur de l’entrée en guerre des États-Unis. Lloyd George expliquera l’arrangement en ces termes :
« Les leaders sionistes nous ont donné la promesse ferme que, si les alliés s’engageaient à faciliter l’établissement d’un foyer national pour les Juifs en Palestine, ils feraient de leur mieux pour rallier le sentiment et le soutien juif à travers le monde en faveur de la cause des Alliés. Ils ont tenu parole [12]. »
L’efficacité de la diplomatie secrète qui aboutit à la Déclaration Balfour reposait sur une coordination étroite entre sionistes anglais et américains, dont témoigne Nahum Sokolow, secrétaire général du Congrès sioniste mondial, dans son Histoire du sionisme :
« Entre Londres, New York et Washington il y avait une communication constante, soit par télégraphe, soit par visite personnelle, et en conséquence il y avait une unité parfaite entre les sionistes des deux hémisphères. »
Sokolow loue tout particulièrement « la bénéfique influence personnelle de l’Honorable Louis D. Brandeis, Juge de la Cour suprême [13] ». Brandeis (1856-1941) avait été nommé au plus haut poste de la magistrature américaine en 1916 par le Président Wilson à la demande de l’avocat d’affaire Samuel Untermeyer qui, selon la rumeur, usa comme moyen de chantage des lettres écrites par Wilson à sa maîtresse [14]. Brandeis et Untermeyer furent deux des plus puissants intrigants sionistes, exerçant une influence sans pareille sur la Maison Blanche. Citons également, parmi les hommes clés de la mobilisation américaine pour la guerre, Bernard Baruch, nommé en 1916 à la tête de l’Advisory Commission of the Council of National Defense, puis président du War Industries Board. C’est sans exagération que ce banquier qui conseilla trois présidents (Wilson, Roosevelt et Truman) déclara un jour devant un comité du Congrès américain :
« J’avais probablement plus de pouvoir que n’importe qui d’autre durant la guerre [15]. »

Le coup de main Dönmeh

Peu avant le déclenchement de la guerre mondiale, en 1908, le Sultan Abdülhamid II aura été acculé à la capitulation par la révolution laïque des Jeunes Turcs, le mouvement qu’Herzl envisageait de mobiliser dès 1900. Les Jeunes Turcs sont un mouvement originaire de Salonique et largement dirigé par d’ « ardents Dönmeh » qui, bien qu’officiellement musulmans, « avaient pour vrai prophète Sabbataï Tsevi, le messie de Smyrne », selon le rabbin Joachim Prinz [16]. On sait qu’après avoir attiré dans leur révolution les Arméniens par la promesse d’une autonomie politique, et une fois au pouvoir, les Jeunes Turcs réprimèrent l’aspiration nationaliste de ces mêmes Arméniens par l’extermination d’un million deux cent mille d’entre eux en 1915-1916. Une ancienne et vivace tradition rabbinique assimilait les Arméniens aux Amalécites, premiers ennemis des Hébreux sur le chemin de Canaan, dont Yahvé déclare vouloir « effacer le souvenir de dessous les cieux » (Ex 17.14 et De 25.19), et exterminer, « hommes et femmes, enfants et nourrissons, bœufs et brebis, chameaux et ânes » (1 S 15.3) [17].


Scènes du génocide arménien de 1915-1916
À partir du moment où fut décidée la chute de l’Empire ottoman, celui-ci a donc été soumis à deux types d’agression : d’une part, une agression interne, sous la forme d’une révolution préparée par un réseau crypto-juif redoutablement efficace, d’autre part, une agression externe sous la forme d’une guerre mondiale orchestrée par un autre réseau juif opérant de façon également largement occulte, mais depuis l’Angleterre et les États-Unis. Le réseau dönmeh de Salonique et le réseau sioniste transatlantique étaient-ils coordonnés ? Probablement pas au niveau opérationnel (dans les années 20, les Jeunes Turcs se montreront hostiles au projet sioniste). On conçoit néanmoins aisément que des efforts ont été exercés pour diriger ces deux mouvements en vue d’un même but. Ce niveau supérieur de coordination serait à chercher dans des cercles très fermés comme la société secrète des Parushim, à laquelle appartenaient le juge Brandeis (issu d’une famille disciple de Sabbataï Tsevi, de tradition kabbaliste) ainsi que son protégé et successeur à la magistrature suprême, Felix Frankfurter. Sarah Schmidt, professeur d’histoire juive à l’Université hébraïque de Jérusalem, décrit cette société comme « une armée de guérilla souterraine et secrète déterminée à influencer le cours des événements d’une manière discrète et anonyme ». À la cérémonie d’initiation, chaque nouveau membre recevait pour instruction :
« Jusqu’à ce que notre but soit atteint, tu seras membre d’une fraternité dont les liens seront pour toi plus importants que tout autre dans ta vie – plus chers que les liens avec ta famille, ton école ou ta nation. En entrant dans cette fraternité, tu deviens, par ton propre choix, un soldat dans l’armée de Sion. »
L’initié répondait en jurant :
« Devant ce conseil, au nom de tout ce que je tiens pour cher et sacré, je voue ma personne, ma vie, ma fortune et mon honneur à la restauration de la nation juive. […] Je jure solennellement de suivre, d’obéir et de garder secrètes les lois et les travaux de la fraternité, son existence et ses buts. Amen [18]. »

La chute de la Russie tsariste

Le démantèlement de l’Empire ottoman, d’une part, et le mandat du gouvernement Britannique sur la Palestine associé à sa promesse d’y établir un « foyer juif », d’autre part, étaient le double résultat prémédité de la guerre et, du point de vue de l’élite sioniste, le but même de la guerre. Un autre bouleversement important fut la Révolution bolchevique. Elle ne fut pas l’un des buts prémédités de la guerre, même si elle a profité du financement de riches banquiers juifs comme Jacob Schiff [19], qui déclara :
« La révolution russe est peut-être l’événement le plus important de l’histoire juive depuis que le peuple [the race] est sorti d’Égypte [20]. »
Du moins les révolutionnaires russes ne semblent-ils pas avoir œuvré pour le déclenchement de la guerre, contrairement aux sionistes. La destruction de la Russie tsariste apparaît plutôt comme le fruit d’une opportunité saisie à la fin de la guerre. La Russie se trouvait alors alliée du Royaume-Uni par un jeu complexe d’alliances (la Triple-Entente). Mais la guerre aggravait le mécontentement populaire, et en février 1917, le tsar fut contraint d’abdiquer devant le gouvernement provisoire de Kerenski. Celui-ci céda néanmoins aux intimidations britanniques et décida de maintenir la Russie dans la guerre, une décision extrêmement impopulaire qui le fragilisa. C’est alors que, le 16 avril 1917, l’État allemand renvoya chez eux, dans le fameux wagon plombé, trente-deux bolcheviques exilés dont Lénine, bientôt rejoints par deux cents autres, puis finança leur organe de propagande, la Pravda, en échange de leur promesse de se retirer de la guerre s’ils s’emparaient du pouvoir. Cinq mois après la révolution d’Octobre, Trotski (Lev Davidovitch Bronstein de son vrai nom) signe avec l’Empire allemand le Traité de Brest-Litovsk, qui met définitivement fin au front de l’Est. Ainsi donc, pendant que les Anglais faisaient entrer l’Amérique dans la guerre en soutenant un mouvement juif (le sionisme), les Allemands s’arrangeaient pour faire sortir la Russie de la guerre en soutenant un autre mouvement juif (le bolchevisme).
Trotski en 1921
Car la révolution bolchevique fut majoritairement menée par des juifs, comme l’ont noté de nombreux observateurs de tous bords : aussi bien, par exemple, Winston Churchill dans un fameux article de 1920 titré « Le sionisme contre le bolchevisme : une lutte pour l’âme du peuple juif » (prenant parti pour le premier) [21], que la revue hebdomadaire The American Hebrew, qui admettait avec fierté, la même année :
« La Révolution bolchevique a éliminé la dictature la plus brutale de l’histoire. Ce grand accomplissement, destiné à figurer dans l’histoire comme l’un des résultats majeurs de la Guerre mondiale, fut largement le produit de la pensée juive, du mécontentement juif, et de la planification juive [22]. »
Sionisme et bolchevisme sont idéologiquement antagonistes, mais ont poussé dans le même terreau ethnique. Chaïm Weizmann raconte dans son autobiographie (Trial and Error, 1949) que les juifs de Russie du début du XXe siècle étaient divisés, parfois au sein d’une même famille, entre révolutionnaires-communistes (internationalistes) et révolutionnaires-sionistes (nationalistes). Ces divisions, cependant, étaient relatives et changeantes ; non seulement les pionniers du sionisme étaient souvent marxistes, mais de nombreux juifs communistes devinrent d’ardents sionistes tout au long du XXe siècle. L’enthousiasme des juifs de Russie pour ces deux mouvements est lié à leur émancipation en 1855 par le tsar Alexandre II, qui leur avait donné notamment libre accès à l’université. Les jeunes intellectuels juifs rejettent le talmudisme de leurs parents, mais ils ont assimilé leur haine de la Russie chrétienne et paysanne, et le tsar, qui les a émancipés, reste à leurs yeux un avatar de Pharaon. L’hostilité des Russes suscitée par leur fulgurante ascension sociale, et les violents pogroms qui suivent l’assassinat d’Alexandre II en mars 1881, alimentent leur aliénation, qui s’exprime soit dans l’internationalisme révolutionnaire (rejet des nations), soit dans le nationalisme juif (rêve d’une nation juive), soit dans les deux à la fois.
Les masses de juifs ashkénazes qui fuient alors la Russie vers l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie, puis les États-Unis, emportent avec eux leurs aspirations révolutionnaires et sionistes, qui deviennent de véritables raz-de-marée. Entre 1881 et 1920, près de trois millions de juifs d’Europe de l’Est pénétrèrent légalement sur le territoire américain, principalement dans les grandes villes de l’Est. Ils forment, dès le début de la Première Guerre mondiale, la majorité des juifs américains. Bien que généralement pauvres à leur arrivée, leur influence va croître rapidement, grâce notamment à leur fort investissement dans la presse puis dans le cinéma [23]. Ils joueront un rôle majeur dans la propagande visant à retourner l’opinion publique américaine en faveur de l’entrée en guerre en 1917, ainsi que dans le mouvement de sympathie que suscita initialement la Révolution bolchevique.

Préparer la suivante

La Révolution soviétique, cependant, coupait l’herbe sous les pieds de la propagande sioniste, qui s’était jusqu’alors fondée sur les rapports des pogroms de Russie, très amplifiés par la presse occidentale. Le 25 mars 1906, le New York Timesavait par exemple évoqué en ces termes le sort des « 6 millions de Juifs de Russie » :
« La politique envisagée par le gouvernement russe pour la “solution” de la question juive est l’extermination systématique et meurtrière. »
Le 20 juillet 1921, la guerre civile russe permettait encore au même journal d’écrire, sous le titre « Le massacre menace tous les Juifs tandis que le pouvoir soviétique faiblit » :
« Les six millions de Juifs de Russie font face à l’extermination [24]. »
Cependant, un tel argument en faveur du sionisme perdait rapidement en crédibilité et devint totalement inutilisable après 1921. L’une des premières mesures des bolcheviques fut en effet une loi criminalisant l’antisémitisme, et ils le punissaient plus durement qu’il ne l’avait jamais été dans un quelconque État, par une exécution sans jugement. Les Russes avaient d’autant plus conscience d’avoir été conquis par un peuple étranger que, comme le signale Yuri Slezkine, « la police secrète soviétique, saint des saints du régime, était une des institutions soviétiques les plus fortement juives [25]. » Il était en tout cas impossible d’associer l’Union soviétique à l’antisémitisme. Chaïm Weizmann, qui jusqu’en 1917 s’était servi des pogroms de Russie comme levier diplomatique, est alors obligé de se contredire :
« Rien ne peut être plus faux que de dire que les souffrances de la juiverie russe [Russian Jewry] furent jamais la cause du sionisme. La cause fondamentale du sionisme a été, et est, l’aspiration indéracinable de la communauté juive pour un foyer à lui – un centre national, un foyer national avec une vie nationale juive [26]. »
Il faudra attendre les années 30 pour que l’Allemagne nazie prenne la relève de la Russie tsariste comme argument en faveur du sionisme, bien souvent dans des termes identiques.
Et il faudra une seconde Guerre mondiale pour que l’édifice sioniste, dont le « foyer juif » promis par Balfour était la première pierre, puisse atteindre sa seconde phase. Dans l’esprit des peuples qui versèrent leur sang, la Grande Guerre était censée être la « der des ders ». C’est aussi avec cette utopie que Woodrow Wilson s’était laissé entraîner dans la guerre par ses conseillers. La Conférence de la Paix qui se tient à Paris entre janvier et août 1920 sera pour lui une première désillusion, suivie par le désaveu de sa Société des nations par le Sénat américain. Emile Joseph Dillon, auteur de The Inside Story of the Peace Conference (1920), écrit :
« De toutes les collectivités venues promouvoir leurs intérêts à la Conférence, les Juifs avaient peut-être les partisans les plus ingénieux, et en tout cas les plus influents. Il y avait des Juifs de Palestine, de Pologne, de Russie, d’Ukraine, de Roumanie, de Grèce, de Grande-Bretagne, de Hollande, et de Belgique ; mais la délégation la plus grande et la plus brillante était envoyée par les États-Unis [27]. »
Parmi les nombreux conseillers juifs représentant les États-Unis se trouve Bernard Baruch, membre du Conseil suprême économique. L’un des objectifs de Baruch et du réseau sioniste anglo-américain est de veiller à ce que le traité de Versailles place la Palestine sous mandat provisoire des Britanniques, et que ce mandat inclue les termes de la Déclaration Balfour.
Mais il est aussi admis que les termes du Traité créent les conditions idéales pour un nouveau conflit mondial. Car le plus sûr moyen de préparer une nouvelle guerre est une paix injuste. En 1914, l’Allemagne possède la culture la plus florissante d’Europe et l’industrie la plus compétitive du monde, sur les plans qualitatif et quantitatif. Le traité de Versailles lui impose, en plus d’une contraction abusive de ses frontières et l’interdiction de se doter d’une armée digne de ce nom, une dette astronomique de 132 milliards de marks-or, dont les conséquences catastrophiques sont parfaitement prévisibles. Le célèbre économiste John Maynard Keynes proteste contre ce projet de « réduire à la servitude toute une génération de l’Allemagne », et ajoute :
« La revanche, nous pouvons le prédire, ne se fera pas attendre. Rien alors ne pourra retarder, entre les forces de réaction et les convulsions désespérées de la Révolution, la lutte finale devant laquelle s’effaceront les horreurs de la dernière guerre et qui détruira, quel que soit le vainqueur, la civilisation. » (Les Conséquences économiques de la paix, 1919 [28])



Notes

[1] Par exemple Norman Podhoretz dans plusieurs articles et dans son livre World War IV : The Long Struggle Against Islamofascism, Doubleday, 2007.
[2] Patrick Buchanan, Churchill, Hitler, and "The Unnecessary War" : How Britain Lost Its Empire and the West Lost the World, Crown Forum, 2009, k. 325-333.
[3] Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme, Gallimard, 2002, p. 309-310.
[4] Stanley Weintraub, Disraeli : A Biography, Hamish Hamilton, 1993, p. 579.
[5] Chaim Weizmann, Trial and Error, Harper & Brothers, 1949, p. 192.
[6] The Complete Diaries of Theodor Herzl, edited by Raphael Patai, Herzl Press and Thomas Yoseloff, 1960, vol. 1, p. 362-363.
[7] The Complete Diaries of Theodor Herzl, vol. 1, op. cit., p. 163-170.
[8] The Complete Diaries of Theodor Herzl, vol. 1, op. cit., p. 378-379.
[9] The Complete Diaries of Theodor Herzl, edited by Raphael Patai, Herzl Press and Thomas Yoseloff, 1960, vol. 3, p. 960.
[10] Theodor Herzl, Zionism, State edition, 1937, p. 65, cité dans Benzion Netanyahu, The Founding Fathers of Zionism (1938), Balfour Books, 2012, k. 1456-9.
[11] Benzion Netanyahu, The Founding Fathers of Zionism, op. cit., k. 1614-20.
[12] Alfred Lilienthal, What Price Israel ? (1953), 50th Anniversary Edition, Infinity Publishing, 2003, p. 21 et 18.
[13] Nahum Sokolow, History of Zionism (1600-1918), vol. 2, 1919, p. 79-80, cité dans Alison Weir, Against Our Better Judgment : The Hidden History of How the U.S. Was Used to Create Israel, 2014, k. 387-475.
[14] Gene Smith, When the Cheering Stopped : The Last Years of Woodrow Wilson, William Morrow & Co, 1964, p. 20-23, cité dans Curtis Dall, Franklin D. Roosevelt, ou Comment mon beau-père a été manipulé (éd. anglaise 1968), Sigest, 2015, p. 188-189.
[15] Robert Edward Edmondson, The Jewish System Indicted by the Documentary Record, 1937, sur archive.org, p. 9.
[16] Joachim Prinz, The Secret Jews, Random House, 1973, p. 122 ; Wayne Madsen, « The Dönmeh : The Middle East’s Most Whispered Secret (Part I) », Strategic Culture Fondation, 25 octobre 2011, sur www.strategic-culture.org
[17] Elliott Horowitz, Reckless Rites : Purim and the Legacy of Jewish Violence, Princeton University Press, 2006, p. 122-125.
[18] Sarah Schmidt, « The Parushim : A Secret Episode in American Zionist History », American Jewish Historical Quarterly n°65, décembre 1975, p. 121-139, à lire sur ifamericansknew.org/history/parushim.html.
[19] Un document du Département d’État américain nomme également « Felix Warburg, Otto Kahn, Mendel Schiff, Jerome Hanauer, Max Breitung et un des Guggenheim », cité dans Antony Sutton, Wall Street et la Révolution bolchevique (éd anglaise 1976), Scribedit, 2012, p. 311.
[20] Bertie Charles Forbes, Men Who Are Making America, 1917, (sur archive.org) p. 334.
[21] « Zionism versus Bolshevism : A struggle for the soul of the Jewish people », Illustrated Sunday Herald, 8 février 1920, sur en.wikisource.org/wiki/Zionism_versus_Bolshevism.[22] American Hebrew, le 10 septembre 1920, cité dans Michael Jones, The Jewish Revolutionary Spirit and Its Impact on World History, Fidelity Press, 2008, p. 747. Lire aussi Angelo Solomon Rappoport, The Pioneers of the Russian Revolution, 1919, sur archive.org
[23] Yuri Slezkine, Le Siècle juif, La Découverte, 2009, p. 191.
[24] Benton Bradberry, The Myth of German Villainy, Authorhouse, 2012, p. 198.
[25] Yuri Slezkine, Le Siècle juif, op. cit., p. 398-399.
[26] Chaim Weizmann, Trial and Error, Harper and Brothers, 1949, p. 201.
[27] Emile Joseph Dillon, The Inside Story of the Peace Conference (1920), Harper & Brothers, Kindle 2011, k. 180-90.
[28] En pdf sur classiques.uqac.ca.

http://www.egaliteetreconciliation.fr/Combien-de-guerres-mondiales-pour-Sion-38367.html

jeudi 10 mars 2016

LE SYNDROME DE COLOGNE OU L'ORGIE CARNAVALESQUE


NADIR MAAROUF, professeur émérite en anthropologie juridique, université de Picardie Jules-Verne.

Le Quotidien d'Oran

"Suite au débat médiatique suscité par l'article de Kamel Daoud dans le «Monde» où l'anthropologie, voire la psychanalyse, se muent en débat idéologique jusqu'à faire intervenir publiquement le Premier ministre français, je me réveille de mon amnésie pour évoquer un ancien souvenir.

Il ne s'agit pas pour moi d'entrer dans la surenchère de l'invective, sachant que la liberté d'expression est mon maître mot, à condition que l'on ne s'improvise pas psychanalyste, anthropologue ou sociologue à moindre frais. Je voudrais seulement rappeler un fait peu connu chez nous : celui de la fête du carnaval dont les préparatifs durent plusieurs jours jusqu'à la fête des Cendres (Mardi gras). Au cours de l'année académique 1966-1967 je me trouvais à Maastricht proche de Köln (Cologne) et d'Aachen (Aix-la-Chapelle), ancienne métropole de la chrétienté sous les Carolingiens (9ème siècle), pour une enquête sociologique sur les conditions de vie des mineurs maghrébins dans les charbonnages du Limbourg belgo-néerlandais ayant pour chefs-lieux respectifs Liège et Maastricht(*). Le carnaval est fêté conjointement par les citoyens de Cologne et de Maastricht, distants d'une centaine de kilomètres à peine.

On y assiste alors à une permissivité qui contraste avec la vie austère des deux cités luthériennes, qui ont accueilli depuis l'Edit de Nantes les Huguenots, protestants condamnés à l'exil sous le règne de Louis XIV. Il n'est pas rare, en effet de rencontrer à Maastricht des noms bien français. La bibliothèque municipale y contient des ouvrages francophones datant du 16ème siècle.

Quiconque a vécu à Maastricht, en tout cas à cette époque, est saisi par la grande exubérance de la population, notamment les jeunes, dans une ambiance où la bière coule à flots et où tout semble permis. Une bonne partie des gens de Maastricht continue la fête à Cologne et vice-versa. Des amis néerlandais m'avaient confié qu'un nombre anormalement élevé de naissances sous X surviennent neuf mois après les fêtes du carnaval! …

Encore une fois, je ne suis pas psychanalyste, je constate un fait, celui de l'orgie collective permise le temps du carnaval, une fête bien catholique malgré son soubassement païen (ce qui n'est pas propre à la religion catholique). Comment qualifier les évènements festifs encadrés par ce rituel populaire qui était bien présent à Cologne au moment des faits rapportés par la presse, précisément sur le précèdent mettant en cause des migrants maghrébins ? Je laisse le soin aux spécialistes d'investiguer sur les circonstances précises de ce fait divers. Il se peut que mon propos soit à côté du débat et des faits qui l'on suscité. Je voudrais néanmoins restituer un fait que les populations autochtones de cette région de l'Europe de l'Ouest connaissent très bien.

En effet, au-delà de cet épisode, je rappelle sans rentrer dans les dédales de l'anthropologie historique, voire religieuse, que la Rhénanie (qui englobe le sud-ouest de l'Allemagne et la zone contiguë flamande c'est-à-dire le Limbourg belgo-néerlandais) font partie de ce qu'on appelle les sociétés agraires tout au moins pour ce qui est de leur histoire médiévale. Dans le cas d'espèce, il s'agit de producteurs traditionnels de houblon, d'où la prépondérance de la bière dans la région. Dans toute société agraire, qui tranche avec les civilisations pastorales, il existe des rituels dédiés à la fécondité : fécondité de la femme, s'inscrivant dans le cycle végétal, et ponctués par des rituels célébrant la fertilité de la terre : les Saturnales décrites par les auteurs latins ne sont pas différentes de nos « nuits de l'erreur » (leylat el gh'lat, sorte de simulation d'un coït anonyme), vieux rituel judéo-berbère dont subsistent quelques traces sur les hauteurs de l'Atlas tellien. Abdallah Hamoudi nous en a donné une excellente restitution monographique à propos de la fête de ‘Achoura dans un village marocain près de Beni Mellal (« La victime et son masque », PUF, 1987). Dans l'antique Palestine des Cananéens, Astarté faisait office de déesse de la fécondité : les Cananéens étaient agriculteurs sédentaires et comme tous les peuples de leur espèce, on y découvre un panthéon dédié à la fertilité, du sol, des femmes. Dagon était le dieu de la charrue, Baal le dieu du grain. Dans toutes ces civilisations agraires, quelles que fussent leurs latitudes géographiques et leurs appartenances (Indo-européennes, Sémito-chamitique, amérindienne etc.), il y a deux constantes :

1. La mise en scène érotique de l'acte de production pour la survie, ce qui exclut toute interprétation normative.


2. La fragilité du statut paysan pour des raisons logistiques évidentes : le paysan sédentaire depuis le néolithique a toujours été menacé par le pasteur nomade à la recherche de pâturages. Ibn Khaldoun à admirablement développé cette épopée de la prédation pour le Maghreb médiéval. Mais la séquence médiévale décrite par ce dernier n'est qu'un épisode dont les origines remontent à la protohistoire.

De tout ce qui précède, il y a la symbolique du sexe, ou plutôt de l'Eros. Dans le panthéon des cultures agraires du monde, nous avons affaire à une dialectique irréductible de la sexualité et du mysticisme, du profane et du sacré. Pour revenir au « syndrome de Cologne », j'ai la faiblesse de croire que les préparatifs du carnaval (qui commencent le 11 novembre pour s'arrêter au mercredi des Cendres) donnent lieu -autant que je m'en souvienne- à une érotisation de la fête, processions masquées, ivresse physiologique, ambiance lubrique etc., j'ai vu à Maastricht des scènes d'accouplement débridées dans les recoins de rues ou à l'entrée des immeubles la nuit aidant. Je me suis toujours demandé pourquoi ce contraste flagrant entre le conformisme très puritain des jours ordinaires, et cette revanche dionysiaque à l'occasion du carnaval.

Je n'ai pas suivi dans les comptes rendus médiatiques si le carnaval a été signalé, car la Saint-Sylvestre s'y trouve encadrée. Encore une fois, les religions canoniques laissent apparaître des pratiques païennes, ce qu'on appelle « syncrétisme » pour faire simple. Le rapport à l'Eros, donc au corps sexué, est un problème ontologique qui se passe de psychologie différentielle. Il n'y a qu'à se reporter à Freud, et plus encore à Frazer et à Robertson Smith (le découvreur du personnage totémique et de « l'assassinat du père »). Qu'il y ait une spécificité du rapport au sexe dans l'islam des musulmans n'est qu'un épiphénomène culturaliste qui n'élimine pas le fondement archétypal du rapport à l'Eros, lequel concerne l'humanité.

Dans ce qui s'est passé à Cologne, me semble-t-il, ce n'est pas tant le caractère scandaleusement agressif des migrants, qu'un problème de langage, un déficit de communication. Jacques Lacan a fait du langage ce par quoi Eros advient. La libido est d'abord langage avant d'être corps. Plus que de la mésalliance éthique, il s'agit d'un brouillage de code. Sinon, sur le rapport au sexe, tout au moins au niveau où je situe le débat, celui de l'anthropologie générale, il n'y a rien à signaler quant à une spécificité barbare du comportement des « arabo-musulmans » ou des musulmans tout court, en dehors de ce qu'on peut appeler un fâcheux quiproquo."


 (*) Cette enquête faisait l'objet d'un DES (devenu DEA plus tard), que j'ai soutenu à l'université d'Alger en juin 1967 (le jury était composé de Jean Stoetzel, Alain Girard et Emile Sicard).






mercredi 2 mars 2016

10 CHIFFRES POUR COMPRENDRE POURQUOI L’ALGÉRIE A PEUR D’UNE CRISE SOCIALE MAJEURE




L’ex-bon élève du Maghreb qui cumulait excédent commercial, croissance soutenue et faible endettement voit sa situation se détériorer à toute allure du fait de l’effondrement des cours du pétrole. Avec un baril à 110 dollars, l’Algérie pouvait financer un État-providence qui achetait la paix sociale dans ce pays où près de 30% des jeunes sont au chômage. À 35 dollars, elle est contrainte de tailler dans les subventions des produits de base, de relever le prix de l’essence et de l’électricité, d’imposer des quotas d’importations. Le gouvernement redoute une crise sociale majeure.
96%
L’économie de l’Algérie repose depuis des décennies sur le gaz et le pétrole qui représentent 96% de ses exportations, près de la moitié de son PIB et 60% des recettes budgétaires de l’État. Autant dire que l’effondrement des prix est une catastrophe. Les revenus pétroliers du pays ont chuté de 70% depuis l’été 2014 a rappelé dans un communiqué le président Bouteflika la semaine dernière avant d’avertir ses concitoyens qu’ils allaient devoir affonter des temps difficiles. L’Algérie est un des pays les plus touchés par cet effondrement avec le Venezuela et la Russie.
750 milliards de dollars
Ce sont les rentrées colossales générées par les exportations de pétrole et de gaz entre 1999 et 2014. L’Algérie est le cinquième pays producteur de gaz et le 13ème producteur de pétrole. Problème, cette manne a très peu été investie dans le développement de l’économie nationale : elle a surtout servie à acheter la paix sociale en finançant des produits de première nécessité comme le lait, le sucre, la farine ou l’électricité et des augmentations de salaires versés aux fonctionnaires et employés des entreprises publiques.
+40%
L’augmentation du prix de l’essence depuis le 1er janvier est liée à la réaction du gouvernement qui n’a plus les moyens de subventionner des dizaines de produits, ce qui était pour lui le moyen de soutenir le pouvoir d’achat des Algériens. Un pouvoir d’achat déjà amputé par l’affaiblissement de la monnaie, le dinar qui a baissé de 15% en un an par rapport à l’euro. Le gouvernement a aussi décidé de tailler dans les grands projets d’infrastructures, en reportant des chantiers de nouvelles autoroutes et des créations de lignes de tramway dans plusieurs villes. Tant pis pour le chômage qui grimpe.
12,7%
Le taux de chômage qui frappe 1,33 million de personnes, monte depuis deux ans. Il touche massivement les jeunes (moins de 25 ans) et le ralentissement de l’économie n’améliore pas leurs perspectives bien au contraire : en un an seulement, leur taux de chômage est passé de 25,2% à près de 30%, selon l’Office National de la Statistique.
-13,7 milliards de dollars
La balance commerciale du pays est déficitaire pour la première fois depuis un quart de siècle, plombée par l’effondrement des recettes liées aux hydrocarbures. Or les Algériens importent tout ce qui entre dans leurs magasins, même les dattes, les oranges ou la semoule. En janvier, le gouvernement a donné un coup de frein en mettant en place des licences d’importations sur les véhicules et le ciment notamment. Objectif ? Réduire la facture des importations bien sûr : le quota d’importation de véhicules a ainsi réduit de moitié (à 152 000 unités) par rapport au nombre importé l’an dernier. Malgré cela le ministère des Finances prévoit un nouveau déficit de la balance commerciale à hauteur de 26 milliards en 2016.

2 381 741 km2 : l’Algérie est par sa taille le plus grand pays du continent africain et le plus grand pays arabe. Sa superficie est quatre fois plus importante que la France, mais sa population qui atteindra 40 millions d’habitants en 2016 est inférieure d’un tiers. Au sein de celle-ci les jeunes sont toujours plus nombreux : 46% des algériens ont moins de 25 ans.

1 million: c’est le nombre de postes de fonctionnaires que le gouvernement envisage de supprimer afin de mieux encaisser le choc de la chute du pétrole. Un dégraissage colossal puisqu’il concernerait 40% de l’ensemble des 2,5 millions de fonctionnaires et qui du coup, pourrait déclencher un conflit social de grande ampleur dans un pays où la tension monte depuis des mois du fait des mesures d’austérité annoncées jour après jour.

208 milliards de dollars: Le PIB en recul du fait de la chute du pétrole reste tout de meme le premier du Maghreb et le  quatrième du continent derrière ceux du Nigéria, de L’Afrique du Sud et de l’Egypte. Hors effet pétrole, il a même encore légèrement progressé l’an dernier. En revanche le déficit public lui se creuse, obligeant les autorités à puiser dans les économies accumulées durant les années fastes. Le Fonds de régulation des recettes, créé justement pour compenser l’impact des fluctuations du pétrole sur le budget a été ponctionné de 30 milliards de dollars en 2014, probablement d’autant en 2015 et pourrait être à sec dès cette année.

2ème: Pour la troisième année consecutive, la France est le deuxième fournisseur du pays derrière la Chine. Paris détient 10,5% du marché avec 5,4 milliards d’exportations (et un solde légèrement excédentaire) vers l’Algérie contre 16% pour Pékin.

2025: Même quand le prix des hydrocarbures se remettra à progresser, ce qui finira par se produire, l’Algérie ne sera pas au bout de ses peines. Car dans le secteur tous les voyants ont déjà viré au rouge : la production est en baisse, la consommation nationale flambe et la part réservée aux exportations recule. Les experts estiment que si les tendances actuelles se prolongaient, la Sonatrach, la compagnie nationale, n’aurait plus rien à exporter d’ici 2025. D’où les ordres venus du sommet de l’Etat d’accélérer la prospection des ressources en gaz naturel. Et l’intérêt marquée pour le gaz de schiste dont les réserves pourraient être supérieures à celles du gaz naturel.


Patrick Chabert
© Capital.fr


samedi 27 février 2016

LIBYE : L’ÉTAT ISLAMIQUE EST-IL L’ENNEMI PRINCIPAL ?




En Libye où l’État islamique est la surinfection d’une plaie ouverte par les islamistes dits « modérés », la situation semble s’éclaircir à l’est, en Cyrénaïque, alors qu’elle s’assombrit en Tripolitaine [1], à l’ouest.

En Cyrénaïque, les forces de l’ANL (Armée nationale libyenne) du général Haftar sont passées à l’offensive, à la fois contre les milices salafistes et contre celles de l’État islamique (Daech). La ville de Benghazi est désormais majoritairement tenue par les hommes du général Haftar, les salafistes ayant été chassés de la zone portuaire et de plusieurs quartiers, dont ceux de Bouatni, Leithi et Sabri. Parallèlement, l’ANL ayant repoussé l’État islamique du terminal pétrolier d’Ajdabia, l’expansion de ce dernier vers l’est semble stoppée. Du moins pour le moment.
Depuis son quartier général d’El Merj, le général Haftar semble donc être en passe de s’imposer comme l’homme fort de Cyrénaïque. Cet ancien compagnon du colonel Kadhafi, qui avait rompu avec lui, n’a jamais coupé les liens le rattachant à l’alliance tribale constituée autour du défunt colonel [2], ce qui lui assure une base tribale importante. D’autant plus qu’il est l’allié des Toubou du Fezzan.
On mesure là l’abîme séparant la réalité du terrain des abstraites constructions européo-centrées. C’est ainsi que le pseudo-gouvernement dit « d’union nationale » laborieusement constitué par la communauté internationale fait la part belle aux Frères musulmans de Misrata soutenus par la Turquie et par le Qatar, mais écarte le général Haftar.

En Tripolitaine, l’alliance entre salafistes et Frères musulmans de Misrata, connue sous le nom de Fajr Libya, bat de l’aile. La raison tient au jeu trouble que certaines milices entretiennent avec l’État islamique. Au moment où elle affirmait lutter contre ce dernier et demandait des armes aux Occidentaux, Fajr Libya laissait ainsi l’État islamique s’installer à Sabratha, en plein cœur de sa zone... Derrière ce double jeu, apparaît l’ombre d’une Turquie qui compte sur l’État islamique afin d’affaiblir le général Haftar en Cyrénaïque, tout en isolant ses alliés de Zinten en Tripolitaine. La manœuvre d’Ankara est claire : ne laisser que le choix entre les Frères musulmans de Misrata et l’État islamique. Ce qui, à la faveur d’une intervention militaire occidentale, permettrait aux premiers de prendre le contrôle du pays et à la Turquie d’opérer un retour en force dans un territoire qui lui fut arraché par l’Italie en 1911.

Depuis plusieurs mois L’Afrique réelle insiste sur le danger qu’il y aurait à intervenir au profit des islamistes dits « modérés » contre ceux de l’État islamique. Tous ont en effet partie liée. La solution se trouve donc ailleurs. C’est pourquoi il importe de changer de paradigme. L’ennemi principal est moins l’État islamique que les milices islamistes qui prétendent le combattre, elles qui sont à l’origine du chaos. La Turquie et le Qatar soutiennent ces dernières quand la solution est du côté de la Libye bédouine et berbère.

Notes


[1] Ne craignant pas de compromettre de possibles actions en cours et de mettre des vies françaises en danger, le quotidien Le Monde en date du 25 février a « révélé » l’existence d’opérations des services français en Libye.
[2] Voir à ce sujet Histoire et géopolitique de la Libye. Bon de commande page 8.


lundi 1 février 2016

IL ÉTAIT UNE FOIS LES "PROGRESSISTES" ALGÉRIENS

Sadek Hadjerès


Un article de Mohamed Saadoune*

Pour un étudiant qui arrivait à l'université dans les années 70 et 80, la gauche c'était ou "les pagsistes" ou les petits groupes de "gauchos". Même si les nuances étaient de mise, les premiers paraissaient plus populos et les seconds plus tchitchi.
L'étudiant tenté par la politique va apprendre des "gauchos" que ceux de la "pagsaille" (on savait déjà être méchants) étaient en réalité d'affreux serviteurs du pouvoir qui dupaient les "classes populaires."
Les Pagsistes, eux, répliquaient que les gauchos n'étaient, le plus souvent, que des fils et filles de nomenklaturistes qui tentaient de donner un sens politique à leurs petites bisbilles avec leur paternel. Rien n'est jamais simple pourtant. Mais ces anecdotes renvoient à deux conceptions du militantisme.
Celle du Parti de l'avant-garde socialiste (PAGS) qui héritait, tant bien que mal de l'expérience du Parti Communiste Algérien mais aussi du mouvement national, était une vision " classique"... Pas de "grand soir" à attendre mais utiliser toutes les possibilités disponibles y compris les contradictions au sein du pouvoir pour défendre des politiques (anti-impérialisme) et des mesures jugées positives (réforme agraire, gratuité de l'enseignement et des soins).

Ils étaient, militants, sympathisants ou simples compagnons de route, ceux qui ont été appelés les "progressistes". A l'opposé, les gauchos n'étaient pas des "progressistes" mais des "révolutionnaires", des gens impatients de faire le grand saut et qui se moquaient de "l'étapisme" des pagsos.
Les gauchos s'installaient dans un radicalisme sans conséquence, les pagsistes, eux, tentaient d'investir le terrain : révolution agraire, écoles populaires, campagne d'alphabétisation, action syndicale. L'influence intellectuelle du PAGS dépassait de très loin le nombre de ses militants. Mais elle n'était pas sans contradiction.
Quadrature du cercle

Le PAGS se retrouvait dans une sorte de quadrature du cercle : être un mouvement clandestin d'opposition qui mène des actions publiques. La démarche a été plus ou moins un succès durant les années Boumediene qui était lui-même dans une vision "progressiste" commence à atteindre ses limites après son décès.
Les militants du PAGS qui se trouvaient dans le syndicat UGTA et l'UNJA (union nationale de la jeunesse algérienne) allaient en être systématiquement exclus après l'adoption, par le congrès extraordinaire du parti unique, le FLN, de l'article 120 qui dispose que seuls les membres du parti peuvent assumer des responsabilités au sein des organisations de masse.
C'était en fait la dernière étape de la caporalisation du syndicat et de l'Unja dans une Algérie qui s'apprêtait à suivre l'Egypte dans la politique de « l'infitah » avec le maintien du système du parti unique. Une période dure pour les militants du PAGS.
A la veille d'octobre 1988, alors que le pouvoir est en crise depuis la chute du prix du pétrole en 1986, des rafles massives sont opérées dans les rangs des militants. Beaucoup ont été torturés au cours de ces journées terribles... qui vont déboucher sur une autre étape pour le pays et le PAGS.
La sortie de la clandestinité et l'entrée dans la légalité s'est faite dans un contexte surchauffé par la montée du courant islamiste et la crise sociale. Bien avant la tournure violente que prendra la crise algérienne après l'arrêt du processus électoral en janvier 1992, le Pags s'est retrouvé au cœur de la question : que faire avec les islamistes ?
Sadek Hadjeres, dont le long cheminement militant ne pouvait s'accommoder des visions sectaires et encore moins des solutions brutales, va se heurter à ce qui sera le premier "redressement" organisé par le pouvoir. Hachemi Cherif et ses partisans, soutenus par les appareils du régime, procèdent à la liquidation du PAGS et créent Ettahadi.
"Le scénario, rôdé à l'encontre du PAGS entre 1990 et 1992, est devenu un mode d'emploi classique du régime dans ses rapports avec la " classe politique ". Qualifié par euphémisme de " redressement", il a été poursuivi au cours des années suivantes dans le but de diviser, briser ou "aligner" d'autres formations qui risquaient de faire de l'ombre aux plans concoctés par les clans dominants du pouvoir ou des groupes d'intérêt internationaux" note Sadek Hadjeres.
Ettahadi va être le pourvoyeur de discours idéologiques éradicateurs des années 90. Une vraie liquidation d'un patrimoine militant s'est opérée. Les anciens du PAGS menaient de grands efforts pour coller aux classes populaires et gardaient un esprit critique à l'égard du pouvoir. Les nouveaux dirigeants d'Ettahadi, au nom d'un anti-populisme spécifique, exprimaient une vive hostilité à l'égard de ces mêmes classes.
Ce courant liquidateur de l'élan progressiste va s'exprimer avec une haine terrible dans le discours du Front de l'Algérie Moderne (FAM) qui a poussé «l'analyse » jusqu'à diviser les algériens entre un peuple "intégriste" et un autre "moderniste".
Les progressistes ont disparu dans la nature après la crise des années 90. Exils, renoncement à la politique... Il n'est resté que des groupes qui travaillaient ouvertement pour le pouvoir et chez qui l'obsession anti-islamiste va tout supplanter.
Les liquidateurs du PAGS vont produire tous les discours de circonstance pour appuyer l'autoritarisme y compris de dénier à la population le droit de voter. C'était chic de dire, par exemple ; "on ne va pas jouer l'avenir du pays avec des électeurs analphabètes". Une attaque frontale contre le principe démocratique lui-même.
Le PAGS, avec ses limites, a été porteur d'une vision généreuse qui tentait d'agir de manière concrète en faveur des classes populaires. Ses liquidateurs se sont installés comme idéologues du pouvoir... même si quinze ans plus tard, ils ont le sentiment d'avoir été faits cocus. Mais sur le fond, ils restent hostiles à des classes populaires qui ont eu le tort de mal voter un certain 26 décembre 1991. La gauche est à refaire. Après inventaire…

*http://www.huffpostmaghreb.com/mohamed-saadoune/algerie-pags-gauche_b_9123786.html?utm_hp_ref=algeria