braniya chiricahua




L'ancien se meurt, le nouveau ne parvient pas à voir le jour. Dans ce clair-obscur surgissent des monstres.
Antonio Gramsci

lundi 29 avril 2013

DE L'ART DE FRACTURER UNE SOCIÉTÉ





La cause est entendue : chacun a le droit inaliénable de vivre sa vie comme il l'entend, de la partager avec qui il veut, la seule limite en cela, comme en tout autre domaine, étant de ne pas nuire à autrui. De cela, une écrasante majorité de citoyens conviennent parfaitement. Mais alors pourquoi la récente loi autorisant le mariage entre personnes du même sexe, adoptée par l'assemblée nationale française, a-t-elle soulevé tant de passions (qui sont loin d'être retombées), lors même qu'elle ne faisait -en apparence tout au moins- qu'étendre un droit à ceux qui en étaient privés jusque là ? D'ailleurs, le texte de loi fut présenté par les médias au bon peuple sous l'étiquette inattaquable de "mariage pour tous", (ce qui ne veut rien dire, le mariage étant une institution ouverte à tous les citoyens pourvu qu'ils en respectent les conditions d'accès).

Le brouillage, organisé maladroitement par un gouvernement qui a sous-estimé le niveau de refus de cette loi, s'est fondé sur deux éléments de langage : l'égalité et la tolérance. Sur cette base, le bon peuple en a entendu de bonnes :

ainsi, une ministre expliquait à des élèves de collège que la loi permettrait dorénavant à des gens qui s'aiment de se marier. (Faux. Nul. Le mariage n'est pas la consécration de l'amour, encore moins celle du désir.)

Ainsi encore, le maire de Paris expliquait à la radio que la loi allait dans le sens de plus d'égalité. (Absurde. L'égalité ne peut pas être affectée du signe + ou -).

Mais l'arme fatale des partisans de la loi a consisté à utiliser l'accusation d'"homophobie", censée paralyser les adversaires de la loi et les ringardiser. (Peine perdue, ces derniers comptant dans leurs rangs beaucoup d'homosexuels ; ajouter à cela que les polémistes du groupe de pression S-L-T (sodomite, lesbien et travestis), dit LGBT, souvent islamophobes et provocateurs, ont rapidement discrédité la cause même qu'ils entendaient défendre en même temps qu'ils levaient le voile sur les enjeux cachés -les vrais- de la loi.)


En effet, lorsque la pièce maîtresse du groupe de pression SLT, ce milliardaire adossé à la marque qui porte le nom d'un créateur prestigieux, eut déclaré qu'il n'y avait aucune différence entre le prolétaire qui loue ses bras au capitaliste et une femme qui loue son ventre, les masques ne pouvaient plus tenir. Ce que le commun des citoyens avait immédiatement compris -à savoir que la loi allait ouvrir la voie à la marchandisation du corps des femmes et au commerce des enfants-, le milliardaire le confirmait par des propos publics et d'un cynisme absolu. 

Pendant ce temps, des ministres (femmes) continuaient d'amuser la galerie, l'une en déclarant que sa loi était une grande conquête progressiste (sans s'aviser que son nom sera désormais associé à l'esclavagisation des femmes) ; l'autre en choisissant cette conjoncture pour décerner la distinction de chevalier des arts et des lettres à une polémiste SLT, particulièrement détestée pour sa violence verbale et ses arrangements avec la vérité, mais qui n'a jamais, jusqu'à plus ample information, écrit quelque fiction artistique que ce soit ; la troisième, enfin, continue de prêcher la bonne parole à la jeunesse pour préparer le terrain à la pseudo théorie du genre, les gender's studies, qui vient des USA, et qui entend découpler le genre -masculin, féminin, bisexuel, transexuel, etc....- du sexe biologique -qui ne peut être que masculin ou féminin.

Tout le monde avait subodoré, en effet, que si l'on ne se contentait pas du PACS (pacte d'union civique qui ouvre droit à une reconnaissance juridique des couples de même sexe), c'est qu'il y avait une demande cachée : celle du droit à l'enfant par le truchement de la procréation médicalement assistée (PMA) et de la gestation pour autrui (GPA).


L'individualisme, poursuivant sa marche aveugle vers le seul but qu'il puisse s'assigner -l'hédonisme, cette philosophie de la jouissance sans limite récusant la dimension sacrificielle de la vie-, vient d'engendrer une monstruosité en même temps qu'une aliénation de plus pour les femmes. 

Monstruosité que ce droit à l'enfant qui ne s'assume pas en tant que tel et utilise tous les déguisements pour essayer de passer inaperçu. En vain. Il suffisait de lire les slogans des manifestants contre la loi : "L'enfant n'est pas un droit, c'est une personne", "Droits de l'enfant, pas droit à l'enfant", "L'enfant n'est pas un remède", "L'enfant n'est pas un objet de consommation", etc., pour comprendre que les simples gens qui défilaient sous ces mots d'ordre n'étaient nullement dupes des manœuvres de camouflage.

Aliénation nouvelle pour les femmes que cette location d'utérus pour de l'argent, car quelle différence y a-t-il entre le fait de se prostituer et celui de louer son ventre contre rémunération ?


Un homme n'est pas une femme et une femme n'est pas un homme ; c'est là une donnée de nature têtue, le fondement de la filiation et de la raison humaine dont le principe de base est la non-contradiction : A est A et n'est pas non-A. Maintenant, qu'un homme veuille se prendre pour une femme ou une femme pour un homme, libre à eux de vivre leur fantasme, sachant que le fantasme, c'est ce qui ne peut pas se réaliser. 

Mais quand l'État se mêle de légaliser le fantasme (au lieu de le civiliser, selon le mot de Pierre Legendre, le soumettre aux normes de la cité), laissant croire qu'il peut se réaliser, alors c'est que le processus de la déraison -la folie, qui est atomisation- est en marche.


DIXI ET SALVAVI ANIMAM MEAM

jeudi 25 avril 2013

L'ETAT ET L'ARMEE : SOPHISTIQUE ALGERIENNE



Le quotidien algérien El Watan a organisé un débat très médiatisé avec Abderrahmane Hadj-Nacer -ex-gouverneur de la Banque d'Algérie sous le gouvernement Hamrouche- et Lahouari Addi, universitaire (cf le lien ci-dessous). De ce débat, il est essentiel de revenir sur trois sophismes meurtriers que l'on est surpris et mortifiés de retrouver sous les propos de ces intellectuels.

1) L'ARMÉE A CONSTRUIT L'ÉTAT

Examinons cette première assertion, énoncée par les deux conférenciers, et qui fonctionne comme une vérité d'évidence dont on n'aurait plus à établir les titres de créance. Affirmer qu'en Algérie l'armée a créé l'État veut dire qu'à l'été 1962, il y avait une armée déjà constituée et qu'il n'y avait pas d'État. L'assertion première contient donc deux propositions qu'il faut examiner, tour à tour.

La première proposition -l'armée était déjà constituée en 1962- est évidemment fausse. À l'été 62, qu'était-ce que « l'armée » ? Des groupes armés commandés par des chefs de clans et de régions qui se sont affrontés dans un combat sans principe et sans le moindre égard pour une population terriblement meurtrie par une guerre cruelle. L'un de ces groupes, celui dit d'Oujda, disposant d'une force supérieure aux autres -car il s'est développé à l'abri de la guerre, au Maroc et en Tunisie-, l'a emporté. C'est ce groupe que l'on nomme, par abus de langage, « l'armée ». Il tentera, certes, de se transformer en « armée » sous la houlette du colonel Chabou. Mais Chabou n'a tenté, au vrai, qu'une rationalisation et une intégration de ces groupes armés – que Boukharrouba, alias Boumédiène, appelait « El qazdir »- autour du chef du clan d'Oujda, lui-même. Mais équiper des groupes humains d'armes modernes, les ventiler en unités spécialisées, les soumettre à une organisation hiérarchisée et disciplinée, cela ne suffit pas à faire d'eux une « armée ». Car l'Armée (avec majuscule) est une institution étatique au sens politique et social du terme, à l'instar de toutes les institutions étatiques d'un pays (l'École, la Justice, l'Administration...) ; ce n'est pas seulement un rassemblement, même organisé, de gens en armes. Une institution étatique se caractérise d'abord par son autonomie relative et son fonctionnement sui generis, c'est-à-dire qui obéit à sa propre logique interne. On peut légitimement s'interroger, à ce titre, sur le fait de savoir si l'Algérie dispose, même aujourd'hui, d'une Armée. La réponse est non. L'ANP est encore engoncée dans les luttes politiques de clans et d'appareils pour pouvoir justifier du label d'Armée républicaine au service de la seule nation. Donc parler d'Armée en l'absence d'un État est une absurdité.

(Par ailleurs, et à titre subsidiaire, la décennie noire est là pour rappeler à ceux qui se gargarisent volontiers du slogan convenu, Notre armée, seule institution républicaine...etc., feraient mieux de se rappeler que l'ANP était au bord de s'aboucher avec les aventuriers irresponsables du FIS et ouvrir un nouveau chapitre de malheurs pour le pays. La répression sanglante menée contre elle par la SM l'a amenée à résipiscence. Pour un temps.)


La seconde proposition -il n'y avait pas d'État en 62- est également fausse. Après le 05 juillet 62, il n'existait plus d'autorité étatique exercée par un pouvoir politique central, certes, mais il y avait une logique institutionnelle et des institutions qui ont continué à fonctionner, animées de leur seule force d'inertie. Comment se fait-il, sinon, que l'eau et l'énergie électrique continuassent d'arriver dans les foyers, que les ordures ménagèrent fussent ramassées, que la rentrée scolaire -véritable gageure- ait été réussie, que les récoltes aient été rentrées, que les mairies et les hôpitaux aient assuré leurs services, minima certes, à la population, que l'impôt même rentrât etc. ? Pour le dire autrement, quel est donc ce miracle qui a fait qu'un pays ne s'est pas effondré avec le retrait brutal de l'autorité étatique coloniale, couplée à une guerre des chefs de clans et de régions tous aussi irresponsables et assoiffés de pouvoir les uns que les autres ? Le miracle n'en est pas un au sens où il est explicable : la logique institutionnelle éprouvée, ainsi que les institutions, léguées par la France, ont permis -tant qu'elle ont pu fonctionner- que le pays tienne debout, malgré la déstabilisation qui lui était infligée par les porteurs d'armes, rebelles justement à toute autorité quand elle ne venait pas d'eux-mêmes.

Cela veut dire, en d'autres termes, que loin d'avoir construit l'État, « l'armée » algérienne l'a, au contraire, contrecarré, empêché de s'installer dans une logique institutionnelle justement. Les illustrations de cet état de faits sont légion -à commencer par l'assassinat de Abane par ceux qu'il appelait « les gardiens de chèvres portant une arme »- mais celle qui va suivre a valeur emblématique : le ministre de l'Intérieur de Boukharrouba, Ahmed Médeghri, était le véritable auteur du slogan Construire un État qui survive aux événements et aux hommes, que Boukharrouba répétait sans peut-être comprendre exactement ce qu'il impliquait. C'est ainsi que Médeghri a créé l'ENA algérienne avec l'aide de la France, afin de doter le pays de cadres administratifs de haut niveau, qu'il a procédé aux découpages territoriaux, conçu les programmes spéciaux etc.. Mais ce que Boukharrouba accordait d'une main, il en effaçait les effets de l'autre : profitant des nouveaux découpages administratifs, il les doublait par des structures militaires. Ainsi, l'armée et la SM s'empressèrent-elles de se faire représenter, elles aussi, au niveau départemental pour empêcher que le Préfet soit le seul représentant du Gouvernement. On voit très clairement l'affrontement de deux logiques : celle institutionnelle-étatique moderne qui fonctionne à la redistribution du pouvoir d'état au sein de la société, à travers des institutions, et celle de la force brute, primaire, celle de la domination. C'est pour avoir contesté cette logique militaire, comme Abane l'avait fait avant lui, que Ahmed Médeghri a signé son arrêt de mort. Voilà donc comment l'armée construit l'État en Algérie, exactement comme le termite conserve le bois. Il est particulièrement navrant que deux intellectuels qui passent pour libres confortent ainsi LE mythe par lequel la SM infantilise les Algériens en leur faisant croire que sans elle, ils retourneraient aux âges farouches. Mais l'armée ni la SM n'existaient quand ce pays produisait des Émir Abdelkader, Benbadis, Ferhat Abbas, Émir Khaled...

2) LE PEUPLE N'A PAS D'EXISTENCE

C'est Lahouari Addi qui le dit et il ajoute que « seule la société existe ». S'il s'agit du mot, c'est-à-dire du concept, « peuple », il n'a en effet d'existence qu'abstraite et Engels disait plaisamment que « le concept de chien n'aboie pas ». Mais pourquoi devrait-il en être autrement pour le mot « société » ? D'un autre côté, un concept est une abstraction mais il n'en désigne pas moins une réalité. Engels disait tout aussi plaisamment que « la preuve du pudding, c'est qu'on le mange ». Autrement dit, si le concept de « peuple » est abstrait, cela n'autorise pas à faire comme si la réalité dont il est l'indice n'existe pas. Or, il est connu que la notion de peuple désigne, en politique, l'ensemble des classes laborieuses. C'est en fonction de cela, d'ailleurs, qu'a été inventée la notion de « démocratie populaire », système politique fondé sur l'hégémonie des classes laborieuses et ne faisant aucune place aux classes parasitaires et/ou exploiteuses. Au lieu de gloser sur les « universaux » (comme on disait au Moyen Âge) n'était-il pas plus indiqué de faire remarquer au public que l'Algérie se définit officiellement comme une démocratie populaire. Mais qui est au pouvoir ? Les classes laborieuses ou les castes parasitaires ? Voilà la réalité d'un débat décisif que la négation de la notion de « peuple », couplée à celle désormais infamante de « populisme », a pour effet justement d'occulter : la notion de peuple (= ensemble des classes laborieuses) est, en effet, clivante en ce qu'elle oblige à s'interroger sur la nature de classe d'un pouvoir ou d'une pratique politique.

3) LES ROBINSONNADES : L'HOMME EST-IL FONCIÈREMENT BON, FONCIÈREMENT MAUVAIS ?

C'est encore L. Addi qui pose cette alternative par laquelle le public est renvoyé aux robinsonnades qui faisaient les délices des penseurs, du XVIème au XVIIIème siècles. Hobbes disait que l'homme était un loup pour l'homme et Jean-Jacques Rousseau, que l'homme était bon par nature mais que la civilisation l'avait perverti. Pour Marx, ce n'étaient là que « robinsonnades », pseudo-théories qui partaient d'un point zéro, à savoir l'individu seul dans la nature (de même que le roman de Daniel De Foë parlait d'un individu isolé sur une île). Un individu premier n'a pas de réalité car l'homme n'existe qu'en société. Ce qui est ontologiquement premier, c'est la société. Robinson est un homme qui a été déjà socialisé et qui ne se retrouve seul que par accident, le naufrage de son bateau. Marx se gaussait de ceux qui recherchent le secret de la nature humaine ; pour lui, il n'y a pas d'essence humaine donnée a priori ; « l'essence humaine, c'est l'ensemble des rapports sociaux » (Marx, 6° thèse sur Feuerbach). Alors, pourquoi ressortir ces vieilles lunes dont la sociologie et la philosophie ont fait litière depuis belle lurette ? Parce que si l'on dit que l'homme est mauvais par nature, comme le soutient Addi, alors il est irréformable et il faut donc consentir à l'inanité de toute politique se fixant comme objectif de rendre l'homme meilleur en transformant ses conditions d'existence dans un sens plus humain. C'est le fil invisible qui sépare la pensée progressiste de la pensée réactionnaire.


samedi 30 mars 2013

LE NOM DU PÈRE



Ingres : Oedipe et le sphinx


L'article qui suit -"Le nom du père"- concerne une pièce de théâtre éponyme de Messaoud Benyoucef qui a soulevé une intense polémique. L'article -remarquable de  sagacité et d'intelligence- a été écrit par Catherine Brun, maître de Conférences à la Sorbonne nouvelle et membre de l’unité de recherche « Écritures de la modernité, Littérature et Sciences humaines ». Catherine Brun est une spécialiste de la guerre d'Algérie à propos de laquelle elle a organisé récemment un colloque très riche et dont vous pouvez retrouver le programme détaillé et problématisé sur ce même blog (Cf "La guerre d'Algérie, une guerre comme les autres ?", Paris 6-7 décembre 2012).

L'article, "Le nom du père", a été publié in Lendemains, n° 121, « Mémoires de la guerre d’Algérie », sous le même titre par Lila Ibrahim-Lamrous et Catherine Milkovitch-Rioux (dir.), Tübingen, Gunter Narr Verlag, 2006, p. 36-44.


LE NOM DU PÈRE


Sur le territoire algérien, avant la colonisation, le prénom seul, individuel et non transmissible, suffisait le plus souvent à désigner les personnes, complété par la spécification d’appartenance à telle ou telle communauté. À partir du moment où une loi, votée le 23 mars 1882, rendit obligatoire l’inscription à l’état civil des actes de mariage et de décès pour l’ensemble des populations indigènes des colonies, les « Algériens » furent tenus de se choisir un nom dans leur lignée paternelle. Beaucoup optèrent pour un nom de lieu ou d’élément naturel ; d’autres, conseillés par des commissaires de l’état civil, furent affublés de noms plus ou moins fantaisistes, dérivés de noms, prénoms, surnoms ou sobriquets, souvent sous une forme francisée. Les récalcitrants et les abstentionnistes virent accoler à leur prénom l’appellation générique « S.N.P. », « Sans nom patronymique », autrement dit : sans nom donné d’après le nom du père et, par extension, sans « nom de famille ». Toutefois, des campagnes régulières d’inscription collective et de régularisation, en Algérie comme en métropole, la nécessaire identification des migrants dans les sociétés urbaines, l’institutionnalisation des allocations familiales eurent progressivement raison des résistances. Enfin, l’ordonnance 75-58 du 26 septembre 1975 portant code civil entérina le nom et les prénoms comme des attributs de la personnalité identifiant la personne. Si bien que, depuis, les dépositaires des registres d’état civil sont tenus de ne pas reproduire le sigle « S.N.P. » lors de la délivrance de copies conformes d’actes d’état civil.

En intitulant en 2005 sa pièce Le Nom du père1, Messaoud Benyoucef n’ignore rien de cet historique. Il sait que l’ère des S.N.P. est officiellement révolue. De « nom du père », les jeunes adultes vivant en ce début de XXIe siècle ne sauraient être dépourvus. Pourtant, c’est par ces initiales que le dramaturge désigne tout au long de l’œuvre son personnage principal, notre contemporain exact, un homme à « la trentaine […] encore très juvénile » (p. 7), comme pour mieux marquer sa filiation paradoxale avec ces êtres brisés, aliénés, séparés par l’histoire coloniale que furent les S.N.P. : coupés des coutumes ancestrales de nomination, coupés d’une assimilation en marche.
« Ali alias Alain alias Élias
alias SNP alias Abou-Chafra » (p. 45)
est présenté d’emblée comme un fils de Harki désœuvré, un laissé pour compte, « en butte à l’Histoire » (p. 5), sans repères ni destin.

Le « nom du père » promis par le titre n’est ainsi annoncé que pour être mieux repris. Il s’annule et se retourne lui-même, comme un gant, dès l’ouverture de la pièce. Le « nom du père » n’est que la variante homophonique et faussement pleine du « non du père », ou du « non-dupe erre ». Rien ne semble devoir arrêter la désagrégation en marche ; les mots se désolidarisent, font sécession. Comment ne pas y entendre l’écho dégradé (disséminé) du Nom-du-Père lacanien : support de la loi2, origine de la fonction paternelle3, corps du père symbolique (mort) ? Et, dans le même temps, une reprise amusée du pied de nez  adressé par Lacan aux dupes : si « les non dupes errent… Ça ne veut pas dire que les dupes n’errent pas »4 ?

S.N.P. est un « être sans » : sans nom, sans père, sans culture, sans mots, à peine un homme, empêché et prisonnier, qui, faute de parvenir à (s’)en sortir, va dériver d’un leurre identitaire à l’autre, de fausses fraternités en fratricide, dans une errance qui pourrait être la réplique historique de celle, mythique, d’Œdipe.

Au commencement donc, le lien manque, la transmission est interrompue. Quant au final, sans être euphorique, il esquisse la voie d’un avenir possible, comme si le détour par « les affres de la mémoire » (p. 5), et les « grandes failles de l’âme » (p. 60, 65) pouvait seul suspendre la compulsion de répétition. Le personnage d’Agnès Mottet, psychologue, le souligne : « Si les parents n’ont pas pu se libérer du passé, il appartient aux enfants de le faire… s’ils ne veulent pas se condamner à répéter la vie de leurs géniteurs… » (p. 9). Et ceci, que les géniteurs soient ou ne soient pas connus de leur descendance. Mais comment se libérer du passé quand ce passé, précisément, échappe au point d’être rejoué inconsciemment dans le présent ? C’est ce qu’esquisse le drame de Benyoucef.

Car S.N.P. est bien le fils (le double) de ce père invisible qu’il rejette de tout son être. Dénommé en France « Boiteux » parce que son « vrai nom, Lakjaa, veut dire boiteux en arabe » (p. 10), il revendique son indépendance onomastique et se proclame « s.n.p. » (p. 15). Dans le même mouvement, il rejette tout prénom fixe. Il refuse que l’on continue à l’appeler « Alain » – « sobriquet que d’autres ont choisi pour [lui], sans [lui] demander [s]on avis » (p. 14), au moment de la naturalisation (p. 10) – et ne veut pas davantage d’« Ali », son « premier prénom arabe » (p. 10), le prénom que son père lui a donné – un prénom intimement lié aux origines de l’islam puisque prénom du 4e calife musulman, cousin de Mahomet et époux de sa fille Fatima. Par là, il s’oppose à l’héritage religieux et paternel en même temps qu’il en singe la posture à son insu : le père a dit « non » à son « nom » en consentant à ce qu’« Alain » remplace « Ali » et « Damien », « Dahmane » ; le fils rejette en bloc tous les noms que les « autorités » ont pu lui attribuer. Sa volonté farouche d’anonymat le pousse à s’enraciner dans le déracinement, contre des dénominations d’appartenance perçues comme autant de mises sous tutelle et de privation d’autonomie. La résistance aboutit à l’effacement du sujet qui prétend « n’être personne » (p. 14), en même temps que la frontière s’estompe entre les époques : de quel temps est s.n.p ?

Reste que tout ce qui vient du père est honni. Le père fait figure de grand tabou. « Je ne veux rien devoir à cet homme » lance s.n.p. comme pour ne pas avoir à prononcer le nom de son géniteur (p. 14). La même répugnance est partagée par Sakhr, son ami : « Parle pas de mon père […] ! […] Tu aimerais que je te parle de ton père, hein, dis-moi ? » (p. 47). L’angoisse est permanente : « mais pourquoi il faut ressembler à son père ? » (p. 37).

De ces pères, pourtant, l’individualité échappe. Ils semblent se fondre dans une communauté inavouable, qui partage une même histoire. Victimes, ensemble, des forfaitures des militaires et de l’armée (p. 28), couverts de honte (p. 9), ils font corps. « Ne me parlez pas de militaires ou d’armée ! Après ce qu’ils ont fait à nos pères ! » hurle s.n.p. (p. 28). Si bien qu’il est difficile de démêler ce qui justifie leur rejet : leur qualité de père, ou le poids de honte qu’ils lèguent à leur descendance. C’est par leur qualité de « fils de Harkis, citoyens français, nés en France » (p. 10) que se définissent s.n.p. et Sakhr. Un Harki, c’est-à-dire un « supplétif », « pas un militaire », « appointé à 300 francs par mois. Et à qui on enlevait son fusil de chasse à la nuit tombée. Question de confiance. » (p. 28). Autant dire un semi-esclave, dont s.n.p. ne peut parler qu’avec « mépris » (p. 29).

Culturellement aussi, s.n.p. est démuni. Du savoir classique, il lui reste des lambeaux désoriginés, qui demeureraient à l’état de traces sans l’intervention de la psychologue du camp de regroupement où il vit, Agnès Mottet :
s.n.p. – Quelqu’un a dit que lorsqu’on entasse des hommes, on produit de la pourriture…
agnes. – « L’entassement des hommes comme l’entassement des pommes produit la pourriture », c’est Mirabeau qui a dit cela… (p. 8).
C’est elle, aussi, qui lui explique l’allégorie platonicienne de la caverne (p. 11-12) ; elle, encore, qui met des mots de psychanalyste sur les maux de l’homme : « double contrainte » (p. 13), « décompenser » (p. 13), « meurtre du père » (p. 14) sont autant de reformulations savantes du malaise signifié par s.n.p. dans son langage de peu : « finir barge », « une histoire de fous » (p. 13), « un pékin moyen, un pousse-caddie » (p. 14), « un bouffon » (p. 16). Son « expression orale[,] gravement déviante » (p. 23) emprunte aux mêmes sources que celle du « rappeur » dont le « song » ouvre la pièce : « meufs », « keums », « teuf », des monosyllabes entêtants… s.n.p. en est conscient : « les mots qu’il faut pour dire les choses dans toute leur finesse », il ne les a pas (p. 25). Ceux dont il dispose, approximatifs et rares, obligent à la répétition nue (« caillera », « beu », « niquer »…), compulsive : ce sont les mots de l’aliénation.

Prisonnier, s.n.p. l’est aussi des baraquements du camp de regroupement dans lequel il vit, quelque part en France. Du camp, la présence est obsédante, entêtante, inoubliable :
On n’a rien connu d’autre que le camp, l’école du camp, les instituteurs du camp, les gardiens du camp, le directeur du camp, le couvre-feu du camp, la brise glaciale du camp en hiver, la chaleur de plomb du camp en été… Et rien d’autre à faire qu’à tourner en rond dans le camp (p. 9).
Comme dans la caverne platonicienne, les êtres qui y sont « enfermés » ne voient « du monde extérieur […] que les ombres portées sur la paroi de la grotte et qu’ils prennent pour la réalité » (p. 12). Leur fatalité semble être de « répéter » et « ressasser » (p. 9).

La volonté de « foutre le camp », « quitter le camp » (p. 9), « vaincre le camp » (p. 10), relayée par tous les moyens légaux ou illégaux (« associations »,  « émeutes », incendies, « commando », séquestration, « grèves de la faim », « marches », recherche d’emploi…) demeure inefficace. « Le camp est plus fort que tout » (p. 10).

C’est que le camp ne se contente pas de contenir les êtres dans un espace conçu à leur intention : il les envahit. s.n.p. l’admet : « il n’y a plus rien en dedans de nous : le camp nous a bouffés de l’intérieur ! » (p. 11), et Agnès Mottet approuve : « le camp est à l’intérieur de toi » (p. 11). Pour en « sortir », « se libérer du passé » (p. 9), « avancer » (p. 10), il faut donc « s’en sortir » (p. 42), c’est-à-dire échapper à cette vie de « bête » (p. 11), de « rat » (p. 26), de « végétal » (p. 26) et de « légume » (p. 11) « infra-humain » (p. 27) au terme d’un « travail » et « d’une série de tâtonnements […] longs et […] douloureux » (p. 74).

Aucune des prétendues « solutions » ne semble pouvoir opérer : quand le chômage sévit (p. 10-11), les « ressources » humaines peinent à pallier les « ressources » financières (p. 14), le manque de « moyens » (p. 25) et font apparaître les limites des bonnes volontés individuelles. Christiane, la compagne de s.n.p., se heurte aux mêmes difficultés qu’Agnès, la psychologue.

Dans la « loterie de la vie » (p. 74), s.n.p. et ses « congénères » (p. 32) sont perdants, réduits à « pire que [des] zéro[s] » (p. 40) par la déchéance des pères, le chômage, l’acculturation (dans la chambre de s.n.p., un « immense poster » représente la Sky line de Manhattan), l’anonymat, l’exil historique et géographique permanent. Pour eux, aucun « chez-[s]oi » (p. 27), « nulle part ».

Comment s’étonner de leur « dérive » (p. 14) ?

Sakhr, anciennement Damien / Dahmane, s’est laissé séduire par l’émir Mossaab. Tout droit venu d’Afghanistan, celui-ci prétend désormais amener à s.n.p. « le salut de [s]es fr ères en religion » (p. 15) qui portent « haut l’étendard de l’Islam » (p. 17). Stupéfait, incrédule, agacé, sacrilège (p. 16-17) et, pour finir, moqueur (p. 19), s.n.p. demeure distant. Sakhr, par contre, est pétri d’admiration obséquieuse pour le saint homme, dont le verbe l’éblouit (« Tu as vu comme il [l’émir] parle ! », « Il parle comme le Coran ! »), et indigné par la liberté de ton de son ami s.n.p. (« Tu as vu comme tu me parles ! », « Tu as vu comme tu lui parles ! »). Les maximes (« Les plaisirs de cette vie ne sont que vains simulacres »), les formules sentencieuses (« Je viens du camp retranché où se déroule la mère de toutes les batailles »), les hyperboles (la voie « des conquêtes et des illuminations ») l’enchantent et le gonflent d’importance (p. 18). Pour s.n.p., au contraire, la cause est entendue : pas question de se laisser « embrigader » par cet émir dont « le disque […] est rayé » (p. 22), les phrases tautologiques (« la mère des batailles, c’est la mère des batailles », p. 17) et les slogans empruntés (« nous sommes tous des Afghans »5).

Il ne restera pas aussi insensible aux arguments du « commandant Z », officier de l’armée française. Le ton est messianique, proche du « lève-toi et marche » de Jésus à Lazare : « Nomme-toi maintenant et viens à ta vraie vie » le presse Z (p. 30), reprenant, en écho inversé, l’invitation insistante de l’émir Mossaab à ne pas « gâcher » sa « vraie vie », « celle de l’éternité » (p. 18). Car Z. a visé au cœur en proposant à s.n.p. de se nommer lui-même librement, sans plus laisser ce soin aux « parents » ou aux « officiers de la naturalisation ». Il lui offre aussi de devenir, ici et maintenant, ce que son père, supplétif, n’a jamais pu être : un lieutenant de l’armée française. La perspective est irrésistible : supplanter son père dans ses attributions familiales (la nomination) et militaires. Quand « du temps a passé » (p. 31), Z. indique à l’enrôlé la nature de sa mission : infiltrer les groupes armés qui, après avoir participé au Djihad afghan, vont rentrer en Algérie préparer l’avènement d’un État islamique, pour la plus grande satisfaction des Américains et des Saoudiens. Les menaces exercées (p. 32) sur l’impétrant pèsent aussi peu sur son engagement que la perspective de contribuer à éviter, grâce à cette mission, « la remise en cause de l’intégration des Français de confession musulmane dans la nation française ». Importent à ce stade l’illusion d’une camaraderie symbolisée par le tutoiement réciproque du commandant et du nouveau lieutenant, et la liberté acquise de se nommer à sa guise. Ce sera « Élias », choix que s.n.p. motive par la proximité sonore d’« Élias » avec « alias », comme si la paronomase induisait une équivalence sémantique : « parce que jusqu’à présent je n’ai été qu’un alias » (p. 30). Mais si « Élias » est un nom propre valise, comment arrêter à « alias » la ronde des signifiants et éviter de le lire littéralement et dans tous les sens : Éli (« Dieu », « mon Dieu », en hébreu) + Éliab (« Dieu est père » en hébreu6) + hélas + alias + Ali… D’emblée, la dissolution des identités l’emporte sur la consécration d’une singularité. Élias est un « alias », soit un « autrement dit », un entre-deux onomastique, comme si ce nom hypothéquait par avance le fantasme d’une deuxième naissance : mi-père (Éli , Éliab), mi-fils (Ali) ; mi-hébreu, mi-musulman ; mi-sacré, mi-laïc ; mi-affirmation, mi-évidemment… Celui que les didascalies désignent provisoirement sous le nom d’elias-s.n.p. (p. 31-36) est un être hybride, comme promis par son nom à la duplicité.

Ce nom, d’ailleurs, ne sera pas le dernier dont il se verra affublé. La veille de son départ pour les lieux saints de l’islam, l’émir Mossaab décide de lui « donner un nom musulman digne de lui, de sa foi brûlante et de son extrême diligence à aller porter le fer du verbe divin dans le cœur de l’ennemi mécréant ». Ce sera « Abou-Chafra, l’homme à la lame » (p. 39), ce qui n’empêche pas Christiane, dont il s’est éloigné, de continuer à l’appeler « Ali » (p. 39), tandis qu’Agnès Mottet lui donne du « Alain » (p.40).

Le désir d’appartenance n’en est que plus fort, et avec lui celui de « trouver une identité » auprès de ses « frères ». À la franche camaraderie militaire succède la fraternité du Djihad. Ce sont leurs « frères en religion » (p. 14) que les engagés vont rejoindre (p. 18). Sakhr n’est plus appelé que « frère Sakhr » et chaque geste, fût-il meurtrier, devient « fraternel » (p. 56). C’est dire que le ver est dans le fruit et que cette fraternité n’est qu’illusoire.

Dès son pèlerinage, s.n.p. ne cesse d’être dans le faux-semblant : il « mime » les quêtes et les rites (p. 45). Au Pakistan, où il est soumis à un entraînement intensif, il avale « des tonnes de prêchi-préchas ». En Algérie enfin, affecté au sein des GIA, il adopte le langage sibyllin des émirs (p. 48). Gestes et paroles, tout est faux, tout est joué. s.n.p. et Sakhr n’ont fait que se déplacer d’un camp à l’autre : du camp de regroupement harki au camp pakistanais de Peshawar (p. 45), puis à « un camp de maquisards » dans les montagnes algériennes (47). Si le décor change, ici et là, c’est la même attente, le même ennui. « On va moisir ici ! […] C’est comme dans les baraques du camp ! » s’insurge Sakhr (p. 47). Plus tard, quand s.n.p. quitte les rangs du GIA pour rejoindre ceux de « l’Armée nationale populaire » algérienne (p. 66), il ne fait jamais que substituer un camp à un autre, une fraternité à une autre. L’officier qui l’accueille se veut encourageant : « Bienvenue ! Tu es enfin chez toi, chez tes frères ! […] Tu as rejoint ton camp, le vrai, le seul ! Le camp de ton sang, de ta terre ! (Changement de ton brusque) Quelqu’un d’autre est-il au courant de ta démarche ? T’a-t-on vu quitter le camp ? » (p. 67-69). La reprise des mêmes termes en écho (« frères », « camp ») souligne et accentue la confusion.  Le cumul des appartenances tue l’identité, la multiplication des noms aboutit à l’anonymat.

Quand Ali, alias Alain, alias s.n.p., alias Abou-Chafra rejoint l’Armée nationale algérienne, il se trouve aussi incapable qu’au commencement du drame de se reconnaître dans un nom propre et admet n’avoir endossé que des identités provisoires. Faute de « vrai nom », il se résout à n’être qu’« un s.n.p. » (p. 68).

Reste que même cette dérisoire appellation lui est contestée. Le commandant Zakaria, officier des services de sécurité de l’armée, veut faire de lui le « lieutenant Lyès » (p. 69), et Oum-Salama, l’épouse répudiée de l’émir Abou-Laala, prétend donner son nom, qu’il le veuille ou pas, à l’enfant issu de son union avec l’émir (p. 83) ! Dans cet univers de nomination forcenée, l’anonymat devient un luxe et un défi.

Les errances identitaires de s.n.p. demeureraient définitivement opaques si une scène, dans la deuxième partie du drame, ne venait en éclairer les soubassements enfouis. Elle se déroule « quelque part dans le maquis algérien », après que s.n.p. a abattu un père qui s’opposait au mariage forcé de sa fille avec l’émir Abou-Laala, de crainte des représailles qu’une telle union ne manquerait pas de valoir à l’ensemble de sa famille. Si les raisons du père sont évidentes, celles de s.n.p. le sont moins : manifestation d’allégeance à Abou-Laala ou sacrifice charitable ? Atterré par son geste, s.n.p. absorbe un mélange de stupéfiants. Lui parvient alors une voix, « comme venue de nulle part » (p. 58), qui fredonne un refrain lugubre où résonne le souvenir de la bataille du Mont Cassino. Puis c’est une « ombre », un « simulacre » d’homme qui apparaît, dont « l’âge s’est arrêté le 27 juillet 1957 » (p. 60). Et le spectre ressuscite ce jour de juillet où « le temps » s’est pour lui interrompu : les habitants du douar Messaada murés chez eux depuis trois jours, les centaines de soldats surgis de tous les bosquets, la « forme humaine » torturée égrainant devant la population hébétée les noms de ses camarades résistants exécutés les uns après les autres. Puis c’est l’impensable : les deux fils du vétéran du Mont Cassino, Hocine, l’aîné, et Lakhdar, le cadet, sont désignés. Hocine, pour échapper à la mort, accable son frère et l’abat ; il revêt une veste de treillis militaire et part avec les soldats.

A posteriori, les déclarations de fraternité (religieuses, militaires) adressées à s.n.p. s’en trouvent singulièrement fragilisées.

L’apparition le signale : « Ce n’est que bien longtemps, très longtemps après cette funeste journée, que [s]a mémoire s’est remise en route et [a] revu ce qui s’était passé au moment où ses enfants ont été appelés » (p. 63). L’abomination vécue a créé une solution de continuité, elle a provoqué l’une de ces « grandes failles de l’âme » (p. 61, 65) que l’on ne saurait « prendre en charge » (p. 64) impunément.

Or c’est bien une telle prise en charge que l’apparition escompte de s.n.p. Ce « fardeau », cette « histoire » sont les siens ; le vétéran du Mont Cassino est son grand-père, et il ne doit rien espérer de l’oubli. « Une grande faille de l’âme ne trouve jamais son chemin vers [lui]. Elle traverse les générations, identique à elle-même. On ne peut qu’essayer de vivre avec elle… ». Il s’agirait d’une forme moderne de fatalité et de destin si, dans le malheur qu’il inflige à son petit-fils, le grand-père ne lui laissait le choix, et un choix parmi les plus surprenants et déconcertants qui soient : le choix de son père. Car l’aïeul garde le secret entier sur l’identité du « vrai père » de s.n.p. : l’un de ses deux fils (Hocine ? Lakhdar ?) ne pouvant avoir d’enfants, son frère (Lakhdar ? Hocine ?) lui en a donné un (p. 65). Entre Caïn et Abel, s.n.p. doit trancher, et opter pour l’héritage de la traîtrise ou celui du sacrifice.

Messaoud Benyoucef renoue ainsi in fine avec l’éthique existentialiste de la responsabilité. Le passage de témoin est d’ailleurs explicité par une mise en garde de « l’apparition » à s.n.p. : « N’oublie pas qu’un homme n’est jamais que la somme de ses meurtres » (p. 65), mise en garde que s.n.p. reprend à son compte dans le hurlement hystérique et redoublé qu’il lance avant de disparaître du plateau, à la fin de la pièce : « Un homme est la somme de ses meurtres ! Un homme est la somme de ses meurtres ! »7 (p. 84).
Ainsi, s.n.p. en est réduit à devenir son propre père. C’est à lui qu’il revient de s’inventer, d’inventer sa lignée comme sa descendance, d’imaginer la suite de son histoire.

Une nouvelle fois, c’est la rupture, mais une rupture qui se veut réconciliation avec les origines. s.n.p. « prend conscience de [sa] dette » envers l’Algérie (p. 71) et quitte les rangs des combattants de la foi pour rejoindre ceux de l’Armée Nationale Populaire (p. 66). Il veut se trouver « en première ligne pour combattre ceux [qu’il vient] de quitter » (p. 69). Mais l’officier qu’il rencontre, le commandant Zakaria, lui confie une mission d’une tout autre nature : reprendre sa place au sein du groupe d’Abou-Laala et convaincre l’émir de porter la guerre en France, de manière à « dresser la population [française] contre le terrorisme religieux » (p. 71). s.n.p. semble consentir. De retour au maquis, pourtant, il téléphone à son ancienne compagne, Christiane, et lui raconte tout.

Ultime retournement ? Nouvelle trahison ? La question traverse la pièce. s.n.p. prend Christiane à témoin de sa prétendue culpabilité : « J’ai trahi ! Tu entends ? J’ai trahi ! J’ai trahi ! Trahi ! (Il s’effondre en sanglots) La seule tare au monde dont je pensais être immunisé ! La trahison… je l’ai commise ! (Sanglots) » (p. 74). Faut-il pour autant le prendre au pied de la lettre ? Cet aveu ne témoigne-t-il pas surtout d’une manipulation ?

Car les dirigeants savent instrumentaliser les dettes et les remords, « sentiment[s] destructeur[s] » s’il en est (p. 72). Le commandant Zakaria n’en fait pas mystère, qui joue du sentiment de culpabilité de s.n.p. pour transformer insidieusement l’accusation de traîtrise qu’il formule en constat d’évidence : « Tu as commis deux trahisons ; ou bien tu les effaces en accomplissant la mission dont je te charge, ou bien tu leur ajoutes une troisième… qui t’ôtera du même coup le droit à la vie ! » (p. 72).

De quelles trahisons pourrait-il s’agir ? Trahison, l’engagement auprès du commandant Zacharie et l’infiltration des rangs des combattants du Djihad ? Trahison, l’abandon du maquis des combattants de la foi pour rejoindre l’Armée Nationale Populaire ? Trahison, l’appel de Christiane ? Encore eut-il fallu, pour que la trahison soit sinon réelle, du moins possible, que s.n.p. ait appartenu à l’un des groupes cités. Or citoyen français, ni croyant, ni pratiquant, le début de la pièce le montre, il n’a de commun avec certains des combattants de la foi que ses origines algériennes. Encore faudrait-il rappeler quelle place l’Algérie8 continue à réserver aux descendants de harkis… Aussi bien, les véritables « congénères9 » (p. 32) de s.n.p. sont-ils à chercher en France, si bien que la trahison de s.n.p. pourrait bien consister à avoir oublié un temps la mission que lui avait confiée l’armée française pour croire retrouver « les [s]iens, [s]a terre, [s]es origines » en combattant pour le Djihad en Algérie. Mais ce serait oublier que, pour l’État français laïc comme pour l’État algérien, s.n.p. continue à être identifié « comme enfant d’émigré » (p. 70)…

Sans identité, pas de trahison. Si bien qu’en définitive, la seule trahison avérée est celle du frère (Lakhdar) par le frère (Hocine), du rebelle (Lakhdar) par le futur supplétif (Hocine), trahison initiale dont s.n.p. ignorera définitivement si elle fut celle de son père, mais trahison qui procéda d’une ignominie de l’armée française : la torture d’un témoin. Ainsi, quand bien même s.n.p. aurait trahi (son pays de naissance, le pays de ses origines, le fondamentalisme religieux), serait-ce fidélité ou traîtrise à son père ?

N’est pas traître qui veut, et l’errance apatride et anonyme de s.n.p. s’apparente à la quête d’un Œdipe moderne. « Boiteux » (p. 10) comme l’était Labdacos, père de Laïos et grand-père d’Œdipe (lui-même « pied-enflé »), s.n.p. se rapproche du (grand-)père quand il pense s’en éloigner, aveuglé par ses certitudes autant que par ses méconnaissances, amoureux par effraction10.

La polémique née autour du spectacle est donc particulièrement déplacée, et l’accusation selon laquelle Messaoud Benyoucef voudrait démontrer que « les Harkis ont la trahison dans les gènes et que cette trahison se répète de génération en génération »11 inepte. Ce que met en scène Le Nom du père, ce sont l’errance, les tâtonnements d’un être à travers les déterminismes historiques, psychiques, sociaux, culturels, errance et tâtonnements sans lesquels nul ne peut espérer « trouver [s]on chemin », choisir ses pères ou ses frères et inventer « sa vérité » (p. 74).

Le « song final » le rappelle : ce travail du choix, chacun, lecteur et spectateur, aura à le faire pour lui-même et devra trancher entre un « happy-end / Façon Hollywood », une « fin […] tragique » ou l’« épilogue façon Christiane ». Était-il besoin que l’auteur confesse sa prédilection pour cette dernière issue, promesse de « dignité » et de « sérénité » recouvrées après un « itinéraire » chaotique (p. 74-75) ? On aurait eu plaisir à penser le contraire. La plainte déposée auprès de la 17ème chambre du tribunal correctionnel de Paris par l’association Génération Mémoire Harkis, comme la demande d’interdiction de la pièce et du livre portée par les associations des Harkis de la Seine-Maritime (AHSM), des Anciens des Affaires Algériennes et Sahariennes (AAAAS), AJIR, Génération Mémoire Harkis ou l'Amicale des Anciens de la Force de Police Auxiliaire ne le permet pas.


NOTES

1 Messaoud Benyoucef, Le nom du père, L’Embarcadère éds, 2005 ; création le 22 février 2005 au Passage, à
Fécamp, par la Compagnie Bagages de Sable, dans une mise en scène de Claude-Alice Peyrottes.
2 Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre V, Les formations de l’inconscient, Seuil, 1998, p. 146.
3 Jacques Lacan, Des Noms-du-Père, Seuil, 2005, p. 55.
4 Transcription du Séminaire oral du 14 mai 1974 (mis en ligne par le groupe Lutecium.)
5 Au fameux « Ich bin ein Berliner » lancé par John Kennedy devant le mur de Berlin en 1963, avait déjà succédé le « Nous sommes tous des Juifs allemands » opposé par les révoltés de mai 1968 aux attaques de Raymond Marcellin contre Daniel Cohn-Bendit et le discutable « Nous sommes tous des Américains » de Jean-Marie Colombani dans Le Monde après le 11 septembre 2001.
6 « Allah Ab » en serait la traduction littérale en arabe. Mais si les fondateurs des trois religions du Livre ont en commun de n’avoir pas de père, le Coran édicte expressément qu'Allah n'a pas été engendré et n'engendre pas, si bien que le syntagme « Allah Ab » ne renvoie à rien dans l'imaginaire musulman (courriers électroniques de Messaoud Benyoucef à Catherine Brun, les 15 et 17 juin 2005).
7 « Un homme est la somme de ses actes, de ce qu’il a fait, de ce qu’il peut faire » écrivait André Malraux dans La Condition humaine.
8 La Nation française cherche depuis peu à s’amender, comme en témoigne l’article 1 de la loi du 24 février 2005 : « La Nation […] reconnaît les souffrances éprouvées et les sacrifices endurés par les […] anciens membres des formations supplétives et assimilés […] et leur rend, ainsi qu’à leurs familles, solennellement hommage ».
9 Étymologiquement : qui appartient au même genre, à la même espèce (genus).
10 « Et comme j’ai été aveugle ! Aveugle au point de suivre la voie que dictaient l’orgueil et la soif de reconnaissance ! Aveugle au point de ne pas voir que la solution de mes maux était dans l’amour que des gens comme toi me portaient… » (p. 73).
11 Communiqué de l’AJIR (Association Justice Information et Réparation pour les Harkis).

                                                                                                  CATHERINE BRUN


[Complément d'information à propos des suites judiciaires de l'affaire.

La cohorte d'associations qui se sont liguées contre "Le nom du père" n'a pas réussi à faire interdire le spectacle qui a été joué trente fois en Haute-Normandie, à l'Agora d'Evry et à la Cartoucherie de Vincennes. La plainte déposée contre l'auteur, l'éditeur et le metteur en scène n'a pas davantage prospéré, l'association plaignante ayant été déboutée par trois fois : en première instance, en appel et en cassation. L'auteur, par contre, a obtenu la condamnation ferme d'un site internet pour injures publiques, en rapport avec l'affaire.   M.B.


jeudi 21 mars 2013

LE CAS MOURAD DHINA




Mourad Dhina est un physicien algérien de haut niveau, vivant et travaillant en Suisse. Il fut, pendant une période, adhérent du Front islamique du salut (Fis) qu'il quitta pour fonder un autre mouvement politique, Rachad. Dhina est actuellement détenu en France, où il s'était rendu pour soutenir une manifestation pacifique à l'occasion de l'anniversaire du coup d'État de janvier 1992. Le statut de Dhina est celui de détenu sous verrou extraditionnel : l'Algérie réclame, en effet, son extradition afin qu'il réponde de « faits de terrorisme ». Elle avait saisi pour cela Interpol.

Une pétition à l'adresse du gouvernement français afin qu'il n'obtempère pas à la demande d'Alger a recueilli plusieurs centaines de signatures parmi lesquelles il convient de signaler celles d'intellectuels de gauche comme Mohamed Harbi, Gilbert Meynier, Olivier Roy, Noam Chomsky ainsi que celles d'hommes politiques, également de gauche -Hocine Aït Ahmed- et même d'anciens du Pags, à côté d'islamistes de tout bord et de leurs amis traditionnels (tel François Burgat). Il s'agit là d'un fait nouveau et même -ne craignons pas l'hyperbole- exceptionnel. Que des gens de gauche se mobilisent à côté d'islamistes pour défendre un militant classé islamiste a quelque chose de roboratif, en tout cas d'éminemment positif. Le makhzen d'Alger ne s'y est pas trompé qui a tenté une riposte sous la même forme : une pétition rendue publique par le quotidien « Le soir d'Algérie » (que l'on peut aisément trouver sur internet) et intitulée « Jugez le terroriste Mourad Dhina ».

Lorsque l'on examine la liste des signataires de cette pétition, on s'aperçoit qu'elle ne comporte que des noms inconnus du grand public, pour l'essentiel des « journalistes » -c'est ainsi du moins qu'ils se présentent- oeuvrant dans des titres encore moins connus, à l'exception notable de « Le soir d'Algérie ». Ici, point de « sénateurs » ni de « députés », encore moins de ministres et surtout pas d'intellectuels connus ni de juristes confirmés comme ce fut le cas pour la pétition en faveur du général Nezzar, qu'il s'agissait d'arracher à la justice suisse. Il semble bien que le makhzen ait raclé les fonds de tiroir. Il était, en effet, relativement plus gratifiant et moins culpabilisant de défendre un compatriote en butte à une justice étrangère -même si cette défense était en soi une forfaiture en même temps qu'un tissu d'absurdités-, ce qui était le cas de Nezzar. Mais comment justifier le fait de réclamer livraison d'un autre compatriote -fût-il islamiste- à la « justice » expéditive du pouvoir siloviki ? Il n'est pas un seul Algérien qui ne soit terrifié à la seule pensée de tomber entre les mains des équarrisseurs de la SM ; il n'est pas un Algérien qui ait une once de confiance dans l'appareil judiciaire de son pays. Il n'est dès lors pas un Algérien qui approuverait au fond de lui-même cette démarche de supplétif servile. Face à cette réalité qu'ils connaissent parfaitement, les volontaires-signataires n'ont pas dû se bousculer au portillon. Ceux qui l'ont fait ne pouvaient pas faire autrement pour toutes les raisons que l'on peut imaginer. Cela étant, il aura fallu faire avec ce qu'on avait sous la main : un quarteron de seconds couteaux.

Cette haineuse et honteuse pétition n'a, d'ailleurs, pas d'autre argument à faire valoir que d'accuser Mourad Dhina d'être le fondateur du soi-disant Front islamique pour le djihad armé (Fida), spécialisé, nous dit-on, dans l'éradication des intellectuels laïques. La manœuvre est cousue de gros fil blanc : son objectif est, évidemment, de rameuter les intellectuels francophones et les laïques de façon générale derrière le pouvoir siloviki, en réactivant le climat de terreur à l'ombre duquel il avait pu éliminer tous ses adversaires -et pas seulement islamistes- et plonger le pays dans un bain de sang. Cela dit, si le pouvoir a des preuves de ce qu'il avance à propos de ce Fida, qu'il les expose à la lumière du jour. Que craint-il ? Ce serait, au contraire, le seul moyen pour lui de gagner l'opinion à sa cause. Et qu'il expose également -tant qu'à faire- la genèse des Gia, celle du Gspc et celle d'Aqmi.

Cette affaire Dhina démontre, à sa manière, deux choses :

Un, que les séquelles de la guerre des lâches n'en finiront pas d'empoisonner et de diviser les Algériens tant qu'ils ne se montreront pas capables de mener une grande catharsis nationale en faisant la vérité sur ce qui s'est passé durant la décennie sanglante, ainsi qu'en faisant passer la justice sur les crimes des uns et des autres. Les bouches doivent s'ouvrir mais pas uniquement (comme c'est malheureusement le cas aujourd'hui) sur le mode de la victimisation ; il faut que chacun fasse son examen de conscience et évalue sa propre responsabilité dans ce qui est arrivé. C'est à ce prix seul qu'il se montrera digne d'un pays qui n'est grand que par son immense souffrance.

Deux, que ce que le pouvoir siloviki redoute au plus haut point, ce sont bien les méthodes de lutte pacifiques et civilisées. S'il s'acharne sur Mourad Dhina, c'est bien parce que ce dernier a rompu avec le Fis et son aventurisme irresponsable (couplé à une débilité profonde du sens politique), et qu'il a choisi de combattre avec les moyens modernes et pacifiques -telle la création d'une chaîne de télévision, ce que le système pardonne encore moins.

Mais, pour l'heure, savourons l'augure de cette pétition oecuménique en défense de Dhina : puisse-t-elle enclencher le processus de formation de la nouvelle intelligentsia nationale, loin des sectarismes mortels et loin -surtout- des centres de pouvoir armés.