braniya chiricahua




L'ancien se meurt, le nouveau ne parvient pas à voir le jour. Dans ce clair-obscur surgissent des monstres.
Antonio Gramsci

samedi 25 octobre 2014

CETTE 3° GUERRE MONDIALE QUI VIENT



« La Russie est aux portes de l'OTAN » ! s'est exclamé, alarmiste, le Secrétaire d'État US à la défense, Chuck Hagel. Vous avez bien lu La Russie est aux portes de l'OTAN. Du reste, même les médias étatsuniens ont eu du mal à y croire qui ont bombardé le porte-parole du Pentagone de questions du genre :
-La Russie avance-t-elle vers l'ouest ?
-Ne serait-ce pas que l'OTAN avancerait vers l'est ?
À quoi, le porte-parole répondait suavement que l'OTAN n'était pas un pacte agressif (ce n'est pas ce qu'on lui demandait mais un porte-parole c'est fait justement pour ne pas répondre aux questions ).

On voit bien, à travers cette déclaration tout simplement incroyable, jusqu'où peut aller l'arrogance des USA : prendre le monde entier pour un ensemble de débiles mentaux, prêts à avaler n'importe quelle énormité car venant du maître du monde, celui qu'on ne croit pas mais que l'on fait semblant de croire parce qu'on pense que sans lui votre mode de vie serait gravement menacé. Ce n'est pas sans rappeler les mensonges sur le 11 septembre ou Colin Powel agitant sa petite fiole pleine de poudre blanche devant le Conseil de sécurité de l'ONU. Pauvre Oncle Tom ! (Quand les maîtres ont un sale boulot à faire, avez-vous remarqué qu'ils le confient généralement à un dominé ? Colin Powel- pour les mensonges justifiant l'invasion de l'Irak-, Barack Obama -pour redorer le blason US, tout en continuant la même politique d'agression-, Rachida Dati -pour le charcutage de la carte judiciaire française-, Christiane Taubira -pour la loi instituant le mariage sodomite et lesbien-, Najat Vallaud-Belkacem -pour l'introduction de l'idéologie du Genre à l'école-, etc..)

Mais là, la distorsion de la réalité atteint aux dimensions de la fable du loup et de l'agneau. Tu troubles mon eau, dit le loup qui se trouvait en amont du cours d'eau. Mais je suis en aval, dit l'agneau. L'agneau se fera dévorer quand même. Sauf qu'en l'occurrence, la Russie n'est pas un tendre agneau bêlant. Mais allez dire cela à un loup sûr de lui et dominateur, aveuglé par sa puissance supposée au point de perdre le sens des réalités. L'hubris -la démesure et l'arrogance- était la propédeutique au châtiment que Zeus réservait à ceux qu'il leurrait sur leur propre puissance justement pour les rendre aveugles au réel. Un politologue russe rappelait récemment que la Russie maîtrisait comme personne la science des séismes provoqués artificiellement. Et de faire remarquer qu'un tremblement de terre au large de l'Atlantique provoquerait un tsunami qui engloutirait toute la côte est des USA, le berceau de l'établissement WASP. Et même si la Russie était anéantie par une frappe nucléaire perfide des USA (excusez le pléonasme), il y aurait quand même une réponse post mortem, pour ainsi dire : des centaines d'engins balistiques à tête nucléaire décolleraient automatiquement à la première frappe pour s'en aller rayer de la carte l'empire du mal.

Les dirigeants yankees, ivres de puissance et aiguillonnés par les groupes de pression sionistes, n'ont d'yeux que pour une autre carte, celle de leur marche vers la domination mondiale. À l'est de l'Europe, l'OTAN est aux frontières même de la Russie, dans les pays baltes et cherche à s'installer en Ukraine. Il s'agit ici de réduire la Russie au rang d'État subalterne, de l'empêcher coûte que coûte de redevenir une superpuissance. C'est l'objectif principal de la stratégie yankee car de lui dépend la réussite de l'autre : le confinement et/ou la destruction de la Chine.

Les observateurs politiques occidentaux chantent à peu près tous la même chanson, celle du déclin US. Il est permis de s'interroger sur les motivations véritables de gens qui cultivent habituellement la servilité à l'égard de tout ce qui vient des USA. Escomptent-ils un sursaut de l'empire dans le domaine moral, culturel ? L'histoire n'avançant jamais que par son mauvais côté, l'empire n'est capable que d'une guerre à laquelle il se prépare à l'évidence. Mais peut-être est-ce ce qu'espèrent secrètement ces thuriféraires stipendiés de l'empire ?

Hegel disait, en substance, que le vrai est le tout qui avance par accroissement de toutes ses parties. Ce mouvement immanent du tout est perceptible aujourd'hui dans l'unification du marché mondial par le Capital et le maître d'oeuvre en est encore les USA. À bon entendeur.





samedi 11 octobre 2014

MÉMOIRE EN FRAGMENTS : CHRONIQUES SALADÉENNES (17)






LUGUBRE RETOUR AU VILLAGE
Nous sommes rentrés chez nous sans avoir échangé un mot. Mon père, terrassé par la fatigue, semblait comme absent. Il ne me posa aucune question sur le déroulement de l'examen. Le Calciné, quant à lui, tout à son plaisir de conduire la Traction, souriait de satisfaction. Peut-être y avait-il dans ce sourire la composante sadique de m'avoir fait la peur de ma vie et d'avoir empêché que ma journée se finisse bien ? De toutes les misères que m'a faites le Calciné -comme de me répéter que j'étais un bâtard de soldat américain recueilli charitablement par mes parents, comme également de ne jamais m'appeler par mon prénom, Mas'oud, mais par une déformation, Mal'oug, qui pourrait signifier le pendu ou quelque chose d'approchant, si tant est qu'elle signifie quelque chose, sa fonction étant justement de me dépersonnaliser, de me néantiser-, ma mémoire garde intact le sentiment de terreur que j'ai éprouvé ce jour-là, à l'idée d'être abandonné, comme mon père le fut par une mère monstrueuse.

DE L'IMMATURITÉ ET DU SADISME

Les peuples méditerranéens survalorisent l'enfant mâle et les mères -premières victimes de cette adoration phallique- entretiennent avec leur garçon une relation fusionnelle, empêchant le rejeton d'accéder à l'âge de raison. Monstre d'égocentrisme, incapable de concevoir la notion de partage, incapable de comprendre pourquoi le monde extérieur lui résiste, il a, dès lors, toutes les chances de rester « l'enfant-tout-puissant », cet être pathologique incapable d'aimer. Avant que l'âge, les études et l'expérience ne me l'apprennent, j'ai pu constater de visu la chose chez mes congénères.

ADMIS

C'est M. Porta qui me l'a annoncé lui-même : « Tu es reçu au concours. » Nous fûmes cinq admis au lycée Lamoricière : Jean-Louis Viruéga, Joseph Botella, Hervé Yvars, Henri Bardie et moi. Viruéga était le fils du secrétaire de mairie, Botella et Yvars fils d'employés de banque et Bardie fils de médecins. (Quatre fils des classes moyennes pour un fils de paysan arabe, la réussite scolaire des enfants issus des classes moyennes se manifestait déjà comme une tendance lourde, même en contexte colonial). À la vérité, la nouvelle de ma réussite ne suscita nulle joie en moi. D'abord parce qu'elle signifiait la fin de cette merveilleuse année 1953-54, l'année du CM2, l'année où j'eus le bonheur et la chance insigne d'avoir pour maître M. Porta. (Vous n'imaginez pas, cher M. Porta, ce que je vous dois ! Vous avez fait rien moins que me révéler à moi-même et décider du cours de ma vie. À vous je dois la seule séquence de ma vie scolaire où j'ai été pleinement heureux.) Ensuite, parce que mon avenir immédiat était fait d'incertitude et de peur à la pensée de me retrouver dans un autre univers, un monde qui n'était pas le mien.
M. Porta

FIN D'UNE ÉPOQUE

La fin de l'année scolaire est généralement marquée par des heures de joie ineffable au cours desquelles on confectionnait des avions et des fusées en papier -le papier de nos cahiers qu'on dépouillait de leurs feuilles avant de les jeter dans la grande poubelle. La discipline de fer était suspendue et nous avions quartier libre en classe et dans la cour. C'étaient les plus beaux jours de l'année scolaire. Mais, en cette fin de cycle, je ne pensais qu'à ce que j'allais perdre. Mon maître bien aimé et mon mouderrès : car cette année-là fut aussi celle de l'apprentissage de l'arabe classique ! Au début de l'année, M. Porta avait recensé les élèves qui feraient de l'arabe : aux Arabes, il ne demanda pas leur avis. Inscrits d'office ! Les camarades européens ne se bousculèrent pas au portillon du volontariat : il n'y en eut aucun. Je partais avec un handicap certain : j'étais le seul arabe à ne pas « faire » l'école coranique, alors que mes congénères, eux, en étaient à leur sixième ou septième année. Le mouderrès (mot qui veut dire enseignant, professeur) était un Arabe, un homme jeune, au costume-cravate strict, parfait bilingue (certainement issu des lycées franco-musulmans, ces établissements qui avaient à charge de former des bilingues, à l'origine destinés à devenir des interprètes de justice). C'était un excellent pédagogue, aux méthodes modernes. Je découvris alors, stupéfait, que mes camarades de « l'école » coranique n'avaient strictement rien appris de la langue et qu'ils étaient juste bons à ânonner des versets du Coran (auxquels ils ne comprenaient rien, d'ailleurs). C'était bien la peine d'avoir passé tant d'années sur une natte d'alfa crasseuse et d'avoir engraissé un charlatan ! Mon père avait donc bien raison de me l'interdire. De plus, la vie m'offrait l'occasion d'une revanche éclatante sur mes camarades arabes. Eux qui moquaient mon accent et ma prononciation de « péquenot » (ils disaient « guélété »), apprirent que ma langue (celle des M'saada) était très proche de la langue dite classique, alors que celle qu'ils affectaient de parler (une sorte de sabir dans lequel les sonorités les plus gutturales de l'arabe étaient adoucies, un peu à la manière des Inc'oyables et les Me'veilleuses de la période du Directoire qui avaient déclaré le « r » roulé persona non grata), pour signifier leur citadinité était juste un abâtardissement opportuniste de la langue arabe. Au total, avec quelques heures seulement d'arabe par semaine (ajoutées aux répétitions auxquelles M. Porta soumettait les candidats au concours), je maîtrisais, à la fin de l'année, la graphie et les principales règles syntaxiques d'une langue complexe : c'est que cette langue était profondément mienne à laquelle j'ai été abreuvé depuis ma naissance.

LE CINÉMA

L'école m'a fait également découvrir quelque chose qui occupera une place importante dans ma vie : le cinéma. C'était au CE1, chez M. Robert, que j'ai vu pour la première fois de ma vie un film. C'était, évidemment, un « Charlot », un film de Charlie Chaplin. Nous avions été installés dans la grande salle polyvalente, face à une toile blanche. Quelqu'un a éteint la lumière, un faisceau blanc a zébré la salle et des images se sont dessinées sur la toile ! Un prodige ! Dès lors, je n'aurais de cesse d'essayer de comprendre le fonctionnement de la chose, subodorant, cependant, que l'explication résidait dans la petite cabine de laquelle sortait le faisceau lumineux. Je deviendrai un passionné de cinéma mais rien ne provoquera en moi jamais le rire et la tendresse que suscite toujours le petit bonhomme avec ses souliers trop grands, sa canne et sa moustache.

BILAN

Au terme de mes cinq années de scolarité primaire, je jonglais avec les principales règles de l'orthographe ; l'analyse grammaticale (nature et fonction des mots) et l'analyse logique (nature et fonction des propositions) n'avaient pas de secrets pour moi ; le calcul des surfaces, des volumes, du temps non plus et j'excellais dans la composition (rédaction) française. Je dis cela, non pour me « faire mousser », mais pour rappeler que jusqu'à l'âge de 6 ans, je n'avais jamais entendu parler français, que mes parents étaient illettrés et que nous vivions dans un douar enclavé. Pour le dire simplement, l'école a accompli un miracle. Et le vieil ancien prof que je suis ne ressasse ces choses que pour dire son désespoir devant ce qu'il est advenu de l'école aujourd'hui. Prise dans les rets d'enjeux politiciens insensés -changer les mentalités des jeunes générations afin d'induire le changement social souhaité, dans un sens islamiste en Algérie, hédoniste-nihiliste en France-, l'école n'assume pas -ou très mal- ses fonctions « naturelles » : la transmission des savoirs de base -lire, écrire, compter- qui aideront les jeunes à devenir des sujets autonomes. Pour donner le change, on amuse la galerie avec de pseudo-débats -dont les dés sont toujours pipés- comme celui sur ce que doit être la mission fondamentale de l'école : transmettre des savoirs ou des compétences ? Comme si une compétence, quelle qu'elle soit, n'était pas nécessairement adossée à un savoir, quel qu'il soit, empirique ou scientifique ! L'on voit bien que la notion de « compétence » a pour fonction de masquer celle de « savoir ». Ou comme cet autre (débat) sur les rythmes scolaires : comment quantifier et organiser le temps scolaire ? Des « experts » en psychopédagogie y ont réfléchi et ils ont la solution, nous dit-on. À qui fera-t-on oublier que ces prétendus experts ne pourront que mettre sous la forme adéquate les exigences non négociables de l'industrie des loisirs ? Résultat de tout cela : la privatisation de l'école commence à s'imposer à tous comme une nécessité.

LA MONTRE CHRONOMÈTRE

Mon père me récompensa de ma réussite en m'offrant une magnifique montre chronomètre, plaquée or. Pour ne pas faire de jaloux, il offrit la même au Calciné. Deux jours plus tard, ma montre disparut. J'en informai ma mère qui demanda des comptes au Calciné. Blotti dans la pièce contiguë, j'ai pu suivre la conversation. Elle fut houleuse, le Calciné se défendant d'avoir « emprunté » la montre et accusant sa sœur, Crona, de l'avoir volée pour l'offrir à son soupirant. Je tombai des nues ! J'appris ainsi que Crona, la plus jeune des sœurs, se laissait compter fleurette par un jeune du village, Marocain de son état ! Ce qui pour la famille des M'saada que nous étions valait apostasie. Et ce d'autant plus que tout le monde savait que le « destinataire » désigné de Crona était un homme du douar, fils d'un ami de mon père, B. Il s'agissait d'une famille honorable de cultivateurs du douar. Inutile de dire que je n'ai plus jamais revu ma montre et que je n'ai jamais su le fin mot de sa disparition. Crona l'a-t-elle subtilisée pour en faire cadeau à son amoureux ? Le Calciné l'a-t-il vendue ou offerte à son âme damnée, le mitron ? Mystère et boule de gomme.

mercredi 1 octobre 2014

MÉMOIRE EN FRAGMENTS : CHRONIQUES SALADÉENNES (16)



Aïcha Touila


LE CALCINÉ FAIT ENCORE DES SIENNES
Mon père avait mis des mois à digérer le mauvais tour que lui avait joué le Calciné en lui faisant croire qu'il préparait le concours d'entrée au lycée alors qu'il était en classe de fin d'études primaires. Dans un premier temps, il ne lui adressa plus la parole ; puis, voyant que son fils n'en était pas plus affecté que cela et que, de plus, il commençait à avoir de très mauvaises fréquentations (il s'était lié d'amitié avec des jeunes peu recommandables), le père décida de le faire travailler aux champs avec lui. Lever à quatre heures du matin, seau d'eau sur la tête en guise de douche, bol de café noir et départ sur la 202 pour les champs. Là, travail jusqu'à midi, une courte sieste et reprise du boulot jusqu'à 16-17 H. Tel était l'emploi du temps immuable de mon père. Je ne l'ai jamais vu emporter un casse-croûte avec lui. Il n'a jamais pris un jour de vacances. Le Calciné pouvait-il tenir un pareil régime ? Ma mère demanda vite grâce pour son premier-né mâle. Mon père décida alors de le placer à la médersa du douar. Le Calciné tint une journée qui s'acheva en insultes et jet de pierres à l'adresse de l'honorable mouderrès, Si Mohamed Aïssaoui. Après cet exploit, le Calciné fugua en se réfugiant auprès de son âme damnée, son copain apprenti boulanger ; il passait la nuit dans le fournil de Macias. Finalement, et grâce à son ami, Joseph Sempéré, mon père réussit à caser le Calciné à la mairie du village, en qualité de garçon de courses. C'était l'ultime chance que lui offrit son père et qui décidera de son avenir. En ce temps-là, il n'y avait qu'un employé arabe à la mairie de notre village ; il s'appelait Madani Ghalmi. C'était un homme délicieux, ancien footballeur longiligne, portant toujours béret, la discrétion et la courtoisie faites homme. À ses côtés, ainsi qu'à ceux de MM. Viruéga, Jiménez (le talentueux joueur-entraîneur de la Jeunesse Sportive Saladéenne, le club de basket local), Aracil…, le Calciné se civilisera et saura saisir sa chance.
LES SORTIES
M. Porta nous fit découvrir un autre pan de l'activité scolaire, les sorties. Sorties champêtres, visites touristiques à Oran, sans compter les séances de cinéma (qui, elles, avaient lieu à l'école). C'est ainsi que notre maître nous emmena escalader la montagne (n'exagérons rien, elle a 297 m d'altitude) dite « Dhar el Menjel » -dos de la faucille-, juste à l'orée de mon douar. Je découvris alors que la montagne n'était pas une protubérance de terre ( comme la petite colline sur laquelle se juchait notre maison du douar), mais une manière d'éboulis de roches granitiques énormes que nous gravîmes avec peine. Arrivés au sommet, nous nous reposâmes dans la grotte mystérieuse sur laquelle couraient des histoires abracadabrantes. J'ai pu contempler à loisir mon douar qui s'étale au pied de Aïcha Touila, en vis-à-vis de Dhar el Menjel, la montagne (310 m) qui le veille et le protège et que personne ne songeait à escalader, elle. Avec Sidi Kacem, plus à l'ouest, les deux plateaux de Hassi el Ghella (Er-Rahel) à l'est et de Hammam Bouhadjar (plateau dit « El Meïda) au sud, la cuvette où s'était lové notre village était parfaitement délimitée. En fin d'après-midi, nous sommes rentrés en chantant : « Un km à pied, ça use, ça use... ». (Un condisciple arabe chantait « Un km à pied, Saïd, Saïd... » ).

Djébel Mendjel
A LA FOIRE D'ORAN

Un autre jour, nous allâmes visiter la foire d'Oran. Nous sommes partis tôt la matin en autocar et durant tout le voyage, nous avons chanté les ritournelles que M. Porta nous avait apprises. (Notre maître aimait certainement beaucoup le chant, car nous finissions toujours la journée de classe sur une chanson ! ). Tout y passa, « à la claire fontaine » comme « Malbrouck s'en va-t-en guerre » et cette autre dont le titre est sorti de ma mémoire et dont ne subsistent que quelques paroles, terribles, qu'échangent une jeune fille et son fiancé, alors que ce dernier s'apprête à partir pour la guerre :
- « Ah ! Pleure donc pas tant la belle
Dans sept ans je reviendrai
Ma fortune sera faite
La belle je t'épouserai
-Ta fortune sera faite
par un boulet de canon
Qui t'emportera la tête
Les deux jambes sans façon. »
Et vlan pour l'apprenti soudard ! Pas bête, la belle !
Je garde le souvenir d'une chose gigantesque que cette foire aux stands innombrables et également celui d'une grande fatigue. Dans la cour extérieure du palais de la foire, trônait un… avion à réaction. C'était un chasseur (je crois) et nous fîmes la queue -interminable, me sembla-t-il- pour grimper dans son poste de pilotage. Mes condisciples européens étaient fiers : « Un avion à réaction ! Tu te rends compte ! ». Ils n'en revenaient pas d'avoir pris place dans le cockpit. Moi, à ma grande honte, je ne voyais pas en quoi le moment que je venais de vivre était historique. J'avais peut-être raté quelque chose… (Mais j'aurai tout le temps de méditer sur la fascination de l'espèce humaine pour les engins de mort).
VISITE DE LA CLO
Notre seconde expédition à Oran nous mènera à la CLO, la Centrale laitière oranaise. Tout le cycle du lait, depuis la traite des vaches à la mise en bouteille, en passant par la pasteurisation, nous fut restitué sous forme concrète. Ce jour-là, nous avons fait la connaissance de l'automatisation, du travail moderne, parcellisé. Et encore, nous n'avions rien vu ! Cependant, cette excursion restera dans ma mémoire pour une autre raison : le CM2 de l'école de filles était également de la partie et nos deux maîtres avaient veillé à ce que chaque garçon soit assis à côté d'une fille dans l'autocar. Donc je me suis trouvé placé à côté d'une élève européenne. Nous avons partagé nos casse-croûte (elle avait trouvé le pain de semoule fait par ma mère très bon) et quand tout l'autocar a entonné « Il y a longtemps que je t'aime, jamais je ne t'oublierai », j'ai eu l'intuition que cette journée serait à jamais gravée dans ma mémoire. Et elle le fut, en effet.
LE GRAND DÉSAPPOINTEMENT
La constitution du dossier administratif pour le concours ainsi que pour la bourse exigeait la présence du père. C'est M. Porta qui s'occupait de remplir les dossiers pendant les séances de répétitions. Quand mon tour fut venu, mon père se présenta en classe. Je me souviens que nous « planchions » sur un problème retors (que j'avais torché vite fait bien fait et sans faire d'erreur de virgule!). M. Porta m'appela donc à son bureau et me dit tout de go : « Je vais t'inscrire pour le lycée Lamoricière. » Je ne compris pas : pour moi, le concours allait se dérouler au collège moderne Ardaillon où j'avais vocation à rejoindre mon cousin Houari. Les choses étaient réglées dans ma tête. Et voilà que le maître parlait d'un lycée au nom incompréhensible ! Alors, la phrase désespérée sortit de ma bouche, spontanément : « Monsieur, je veux aller à Ardaillon ! » - « Pas question », répondit le maître sur un ton qui n'admettait aucune réplique, dans le même temps où mon père me fusillait du regard et me disait, en arabe (la seule langue qu'il connaissait) : « Tais-toi ! Est-ce que tu sais mieux que le maître ? ». Je m'écrasai, la mort dans l'âme. M. Porta ajoutera, tout en remplissant le dossier : « Tu aimes le français et tu n'aimes pas le calcul…, c'est le lycée qu'il te faut ».
C'est ainsi que mon sort fut réglé. Il va sans dire que je n'avais aucune idée de la différence profonde entre collège moderne et lycée classique, dénué que j'étais -et ma famille avec moi- de tout capital symbolique (comme dirait Bourdieu).
LE GRAND JOUR


Il arriva au mois de mai, le jour du concours d'entrée en Sixième. Mon père et le Calciné m'accompagnaient à bord de la Traction. La présence du Calciné s'expliquait par ce fait que mon père était très fatigué, ce jour-là ; il abandonna le volant au Calciné qui, à seize ans savait bien conduire car il avait fait ses classes sur notre Peugeot 202. Nous nous garâmes place Sébastopol, assez loin du lycée Lamoricière où je devais passer l'examen. Mon père passa sur la banquette arrière et s'allongea : il était d'une pâleur effrayante. Il me dit : « Je ne peux t'accompagner, mon fils ; je n'en peux plus. Va avec ton frère et fais pour le mieux. » Nous sommes partis et nous ne savions pas, alors, que notre père présentait les premiers signes de la très grave affection qui l'emporterait un an plus tard, quand le malheur frappera à coups redoublés à notre porte.
DÉFAUT DE LANGUE
Avant de me laisser devant l'entrée du lycée, le Calciné me donna rendez-vous, à la fin des épreuves, sur le trottoir d'en face, devant la porte monumentale de la Banque d'Algérie. Dans la cour d'honneur du lycée, envahie par les parents qui convoyaient leurs rejetons, un homme, échevelé, vociférant et le visage inondé de sueur, s'agitait comme un diable, tentant de tenir à distance la parentèle afin qu'elle n'encombre pas l'entrée de la cour Chevassus. Cet homme -je le saurai plus tard- était le censeur, M. Auberty. J'entrai dans la cour (Chevassus) à l'appel de mon nom et m'alignai face à la salle qui m'avait été désignée. La première épreuve était la dictée-questions et le défi -comme me l'avait répété mon maître- était de faire zéro faute « comme d'habitude », disait-il. Je ne craignais rien mais un élément imprévu me déstabilisa : le professeur qui dictait le texte avait un défaut de langue catastrophique : il ne pouvait pas prononcer les « s » qu'il transformait en chuintements incompréhensibles. Je fus vite pris de panique -je ne devais pas être le seul- face à ce professeur qui rougissait de confusion en voyant sans doute nos mines interrogatives, certaines défaites. Il répétait plus que de raison les phrases mais cela revenait au même : certains mots demeuraient incompréhensibles. Mais je finis par me calmer et par prendre la mesure de ce qui était, au fond, un code. Au total, je fis une seule faute, imputable à la mauvaise prononciation du prof : il s'agissait d'un mot nouveau pour moi (et pour la plupart des élèves) mais que j'aurais pu orthographier correctement n'était le défaut de langue du prof. (M. Porta faillit s'étrangler quand je lui racontai ma mésaventure.)
LA VIRGULE, DÉCIDÉMENT
Les autres épreuves de français (rédaction et compte-rendu de lecture) se passèrent sans anicroche. Quant à l'épreuve de calcul, je la « torchai » vite fait selon mon habitude et restai bras croisés à glander. À un moment donné, la prof qui nous surveillait s'approcha de moi : -« Tu as fini ? » - « Oui, madame ». Elle feuilleta ma copie : « Relis » ! La dureté du ton me rappela celle de M. Porta quand il découvrait chez moi une erreur dans le placement de la virgule. Je refis tous les calculs et trouvai au résultat final 3,05 alors que j'avais inscrit, par erreur, 30,5 la première fois. Sur le visage de la prof qui passa près de ma table -et qui jeta un coup d'oeil discret sur ma feuille- je crus déceler un imperceptible sourire.
ABANDONNÉ (DU MOINS LE CRUS-JE)
Les épreuves du concours finies, je sortis, traversai la rue El Moungar et me postai sagement devant la banque. Face à moi, la cour d'honneur du lycée se vidait très lentement des nombreux élèves et de leurs parents qui s'attardaient, discutant entre eux et avec leurs enfants. Sans doute confrontaient-ils les résultats de leurs rejetons à l'épreuve de calcul… Je fis le pied de grue longtemps, jusqu'à ce que le cour du lycée m'apparût tel un désert sinistre. Un grand silence se fit soudainement. Et toujours pas de Calciné. Alors, et sans crier gare, une peur panique fondit sur moi. Le Calciné ne reviendrait pas. Faute de me faire subir le sort d'Abel, Caïn m'avait abandonné sur le trottoir d'une jungle inconnue. J'éclatai en sanglots, fis quelques pas sur le boulevard Galliéni, me ravisai, retournai à mon point de départ. Et pleurai sans retenue. Soudain jaillit, de derrière l'un des palmiers qui me faisaient face, sur le trottoir du Cintra (brasserie cossue de type munichois dont les tables étaient d'authentiques... tonneaux), le Calciné. Depuis combien de temps était-il là, planqué derrière un palmier ? Assez pour jouir du spectacle que je lui offrais, certainement.
N.B. Vous pouvez retrouver l'ensemble des "épisodes" de "Mémoire en fragments" dans la rubrique "PAGES" du blogue.

vendredi 26 septembre 2014

HOMMAGE A 'ABDERRAHMANE FARDEHEB, MON AMI, MON CAMARADE

26 septembre 1994 - 26 septembre 2014

Il y a 20 ans était assassiné à Oran 'Abderrahmane Fardeheb.


'Abderrahmane et moi avons été des compagnons de lutte au sein du syndicat des enseignants, la Fédération des travailleurs de l'éducation et de la culture (FTEC), à la Ligue algérienne des droits de l'homme (LADH) et au Parti de l'avant-garde socialiste (PAGS). Nous sommes devenus des amis. 

J'ai connu 'Abderrahmane quand il était jeune assistant à l'université d'Oran. J'étais alors responsable fédéral de la FTEC. En cette qualité, j'ai été à l'origine de la création de la première section syndicale de l'université d'Oran, au début des années 70. C'est 'Abderrahmane qui a été la cheville ouvrière des préparatifs, longs et difficiles. Il a fallu vaincre l'opposition du rectorat et l'hostilité du FLN. Notre travail, subtilement combiné -moi de l'extérieur, lui de l'intérieur- porta finalement ses fruits : la section syndicale de l'université se mit en place et 'Abderrahmane en fut le premier secrétaire général.

Je me souviens de l'une des premières affaires qu'elle eut à affronter : l'enlèvement du fils de Monique Gadant, citoyenne française, professeur de philosophie à l'université d'Alger et, par ailleurs, compagne de 'Abdelhamid Benzine, l'un des dirigeants clandestins du PAGS. Ce rapt fut l'oeuvre de la Sécurité militaire qui soumit l'adolescent de quinze ans à la torture dans le but d'obtenir des renseignements sur son beau-père. Les enseignants français de l'université d'Alger se mirent immédiatement en grève à l'appel de leur syndicat, le SNESUP ; leurs camarades d'Oran suivirent et sollicitèrent leurs collègues algériens pour un arrêt de travail concerté. C'était très risqué pour nous étant donné les enjeux politiques sous-jacents mais nous n'avons pas hésité une seule seconde à apporter notre soutien à nos camarades français, 'Abderrahmane, en engageant la section syndicale et moi, la Fédération.

J'entends encore les insultes et les menaces du recteur dans son bureau, où nous lui faisions face, mon ami et moi : tout juste s'il ne nous pas accusés d'être des « traîtres à la solde de l'ancienne puissance coloniale » ! L'épanchement nationaliste grotesque du recteur était, en réalité, un aveu : face à un homme -'Abderrahmane, car c'était lui le plus exposé de nous deux- qui avait eu le courage tranquille de dénoncer le rapt et la torture d'un adolescent de quinze ans et qui était à l'origine du premier arrêt de travail à l'université, le recteur -qui ne devait son poste qu'à sa servilité à l'égard du groupe d'Oujda- devait percevoir toute l'étendue de sa propre insignifiance.

Au comité d'Oran de la Ligue algérienne des droits de l'homme -formé au départ du quatuor Maître Mahi Gouadni, l'âme du comité et sa cheville ouvrière, Maître M'hamed Ferhat, 'Abdelkader 'Alloula et moi-, vint s'adjoindre 'Abderrahmane : il s'agissait de renforcer le comité pour pouvoir faire face aux tâches multiformes qui l'attendaient. 'Abderrahmane apporta le sérieux qu'il mettait à l'accomplissement de la tâche la plus humble, ainsi que son renom d'homme intègre. Durant les journées d'octobre 1988 -le complot politicien durant lequel des centaines de jeunes ont été torturés ou tués par l'armée et les services de sécurité-, la SM rechercha deux membres de notre comité, 'Abderrahmane et 'Abdelkader 'Alloula : perquisitions chez eux, insultes, armes brandies. Heureusement, 'Abderrahmane était en France, participant à un colloque d'économistes dirigé par Paul Boccara, et 'Abdelkader était à l'abri. La veille, en effet, disposant d'une information vérifiée, j'avais prévenu tous les camarades d'avoir à se mettre en lieu sûr, ce que je fis moi-même. Quand 'Abderrahmane rentra de France, le comité de la ligue au grand complet l'attendait à l'aéroport d'Es-Sénia, afin de parer à toute éventualité.

En décembre 1990, quand se tint le premier congrès du PAGS, je faisais partie, avec 'Abderrahmane, de la délégation d'Oran. Nous avons demandé tous deux à travailler dans la commission politique, celle où allait se jouer le sort du congrès et celui du parti. En effet, durant la période préparatoire, les militants du parti eurent à connaître d'un projet de "résolution politique et idéologique" qui identifiait la contradiction principale comme étant celle qui opposait "l'Algérie moderne" à "l'Algérie archaïque". Le texte appelait à la constitution d'un "Front de l'Algérie moderne" qui se constituerait en opposition à celui de l'Algérie archaïque, c'est-à-dire le "Front islamique du salut" (FIS). Sur le plan économique le projet de plate-forme appelait de ses vœux un capitalisme moderne sous la conduite d'un État aux mains des seuls modernes. Ce texte, d'un simplisme effrayant et irresponsable -il appelait à rien moins qu'à casser un même pays et un même peuple en deux-, risquait d'abord de briser le parti lui-même. On s'apercevra, après coup, qu'il avait été effectivement élaboré dans ce but.

À la commission politique, 'Abderrahmane, Lakhdar Belhassine, Djamal Labidi et moi, nous sommes relayés pour attaquer et rejeter le projet de résolution ; la majorité des membres de la commission nous était acquise. C'est alors que deux membres de la direction du parti -'Abderrahmane Chergou et Hadj Bakhtaoui- firent irruption dans la salle, en compagnie d'autres militants ; ils tentèrent de faire pression sur la commission et menacèrent, en termes crus, Djamal Labidi. 'Abderrahmane, Benhassine et moi avons exprimé notre indignation contre ces méthodes dignes du FLN caporalisateur et avons menacé de quitter la salle pour en référer au congrès. Les deux membres de la direction battirent en retraite, suivis de leurs seconds couteaux. Le projet de résolution, dont on apprendra que Bakhtaoui était l'auteur, fut donc coulé.

Malheureusement, cela ne suffit pas à sauver notre formation politique qui éclatera peu après à l'initiative de Hachemi Cherif. Ce dernier, désigné « coordinateur » du parti, trahira les résolutions du congrès en prononçant la dissolution du PAGS et en concrétisant le projet insensé de "Front de l'Algérie Moderne" par la création du soi-disant Tahadi. La base du parti apprendra petit à petit les détails du complot qui a emporté le PAGS : Bakhtaoui, alias Francis, agent de la SM infiltré au plus haut niveau du parti, en était le maître d'oeuvre ; il fut puissamment aidé par, au moins, deux membres de la direction, A. Chergou et C. Hachemi. Quant aux autres membres du Secrétariat, on ne sache pas que, hormis le Premier secrétaire, Sadek Hadjerès, isolé et neutralisé par les conspirateurs, il se soit trouvé quelqu'un pour tenter de s'opposer en quelque façon au complot et à ses auteurs.

Quant à nous, cher 'Abderrahmane, nous avons tenu notre rang dans l'honneur et le respect de la parole donnée, celle de l'engagement d'une vie. Ami, combien j'admirais ton intégrité morale, ta générosité confondante, ta patience aux autres et ta modestie ; l'apanage des grands. J'admirais encore ton calme, ta sérénité, la solidité de tes convictions. Et comme j'étais ému, moi fils de paysans pudibonds, devant ton amour si manifeste pour ta femme et tes enfants. Comme je te faisais rire aux éclats et sans retenue avec mes expressions en arabe bédouin, celui de mes origines, toi le citadin policé et discret.

Les cerveaux tortueux et fourbes qui ont planifié ton assassinat et les mains lâches et viles qui l'ont exécuté sont les mêmes que ceux qui ont planifié et exécuté celui de 'Alloula. Avec toi et 'Abdelkader, nous avions deux djouads à Oran. Moi, qui ai eu la chance et le privilège de vous avoir eus tous deux pour amis, je ne me console pas de votre mort.



'Abderrahmane, mon ami, mon camarade, tu es dans mon cœur pour l'éternité.

jeudi 25 septembre 2014

UNE AUSSI LONGUE ABSENCE


Paris, place de la République

EI AQUA ET IGNI INTERDIXIT : ON LUI INTERDIT L'EAU ET LE FEU
(Formule rituelle du Sénat romain par laquelle il envoyait quelqu'un en exil)

Le 25 mars 1994, je quittai Oran en catimini. Sid-Ahmed, gloire du football national et inspecteur de la police de l'air et des frontières (PAF), frère de mon ami et camarade, Mustapha (médecin des pauvres... et des dockers), époux de mon ancienne élève et amie de ma femme, Khadidja, m'évita les formalités de douane, de police et d'enregistrement : trop dangereux pour moi, estimait-il. Il s'en chargea donc lui-même et m'emmena, par la piste, jusqu'à la passerelle de l'avion. Un courrier à destination de Paris, aux trois quarts vide, en ces lendemains de "fêtes" ('Aïd Es-Séghir) marquant la fin d'un ramadhan sanglant. 

À Paris-Orly, m'attendait Louis Weber. Dès l'assassinat de 'Abdelkader 'Alloula qu'il avait bien connu, Louis était très inquiet pour moi et me téléphonait : "Prends un billet d'avion et viens ! T'occupe pas du reste !". Louis Weber était l'un des dirigeants du puissant SNES (le Syndicat national des enseignements de second degré) et futur fondateur de la FSU (Fédération syndicale universitaire). J'avais connu Louis dans les années 60, alors qu'il était coopérant -professeur de mathématiques à Oran, un prof très aimé et apprécié par ses élèves. Fils de mineur lorrain et intellectuel critique, Louis était de ces marxistes avec lesquels j'étais le plus à l'aise car leur engagement était fait d'une fidélité subjective à leur classe d'origine -garantie d'authenticité- en même temps que d'une exigence de lucidité envers le mouvement communiste. 

À partir de la mise en terre de 'Abdelkader, j'ai plongé dans la clandestinité. C'est ma femme qui a été mon agent de liaison, efficace et d'une discrétion absolue, et pour cause : elle ne se déplaçait que dûment "mnaqba", cachée sous un niqâb (voile intégral). Comme quoi... Ma femme était aidée par mes collègues du lycée (français) Pasteur -Gérard Benayoun, Pierre Marc- ainsi que par Robert et Marie-Claude Doisy, un couple d'amis intimes, qui ont saisi la consule de France sur ma situation. La consule (Mme Robichon) me reçut très vite. Elle fut sincèrement touchée, alors qu'elle me demandait de lui donner mon passeport pour que ses services apposent le visa d'entrée en France, de m'entendre dire que je n'avais pas de passeport. Alors, elle me proposa de me cacher ! Je la remerciai et lui dis que je disposais d'une planque sûre. 
Christine Robichon, Ambassadeur de France

DU PASSEPORT EN GÉNÉRAL ET DE L'ARBITRAIRE EN PARTICULIER

Ce que Louis ne savait pas, c'est, en effet, que je n'avais pas de passeport. Et que pour en avoir un, il fallait l'aval de la police des Renseignements Généraux (RG). Autant dire une gageure pour moi car les RG refusaient systématiquement, depuis des dizaines d'années, de me permettre d'obtenir le titre de voyage. Mes protestations et mes courriers au Directeur général de la sûreté nationale (DGSN) et aux différents ministres de l'Intérieur ne reçurent jamais la moindre réponse. 

(Nous avons là un exemple vivant de ce que les Algériens nomment la « hogra », un mixte d'arbitraire et de mépris. Qu'un petit prof de province s'imagine qu'un MINISTRE de la République algérienne démocratique et populaire (RADP) soit tenu de lui répondre, non mais ! Que le misérable s'estime déjà heureux qu'on ne lui ait pas envoyé une escouade de flics pour lui donner de la "hraouat el kleb" -du gourdin de chien-, ainsi que le recommandait Boukharrouba (alias Boumédiène) à Abdallah Benhamza, tortionnaire en chef de la Sécurité militaire (SM) -qui s'en gargarisait dans une interview à un hebdomadaire (Algérie Actualités) ! En 1981, mon épouse, gravement malade devait être évacuée vers un hôpital parisien ; les RG refusèrent de me donner l'imprimatur pour le passeport. Après que j'eus menacé d'entamer une grève de la faim sur les marches du Théâtre régional d'Oran, la sous-préfecture m'accorda un passeport d'une durée de validité d'UN mois. Durant les préparatifs de l'Insurrection du 1er novembre 1954, les principaux chefs du futur FLN, bien que dûment fichés par la police et la DST, se déplaçaient librement d'Alger à Paris, Berne, Madrid, Tripoli, Le Caire, Tunis, Rabat, New York, Rome... Ils avaient des passeports, eux...)


Sid-Ahmed Belkedrouci
C'est encore à Sid-Ahmed que je devrais d'obtenir le sauf-conduit. Sid-Ahmed s'était entendu rétorquer par ses collègues des RG :  "Ah ! Il veut se tailler ? Il restera ici crever ! Il nous assez em...és, celui-là". À quoi il a répondu qu'il ne fallait pas exagérer, que je n'étais pas un terroriste aux mains couvertes de sang. Donc, la consule d'un pays étranger m'offre de me cacher alors que des policiers de mon pays -censés protéger les personnes et les biens- souhaitaient ma mort. Finalement, les RG ont donné leur imprimatur, car on ne refuse rien à Sid-Ahmed. 
C'est ainsi que fonctionne la RADP : les gens n'ont pas de droits ; ils ont des connaissances ou ils n'en ont pas. (Aujourd'hui, en 2014, le Dey d'Alger vient de décréter qu'une ISTN (interdiction de sortie du territoire national) ne saurait être prononcée que par un juge d'instruction : serait-ce qu'il craindrait pour certains de ses proches ?)

DES PSEUDO FETWAS AUX ASSASSINATS BIEN RÉELS

Lorsque 'Abdelkader 'Alloula tomba sous les balles, le 10 mars 1994, personne ne donnait plus cher de ma peau. Mes collègues algériens et mes voisins m'évitaient. Je sentais manifestement le sapin. En effet, une rumeur insistante courait depuis quelques jours qui faisait état d'une liste de noms affichée dans un lieu de prière (situé près du Derb) et comprenant, entre autres, le nom de 'Alloula et le mien. Je dois dire que je n'ajoutais pas foi dans ce genre de rumeur, moi qui recevais des lettres de menaces de mort depuis 1989. Mais après l'attentat contre 'Abdelkader, je réalisai le sérieux de la menace qui planait au-dessus de ma tête. N'importe qui pouvant propager ce genre de rumeur (ou afficher des listes), il convenait de se poser la question rituelle : À qui profite le crime ? Personne ne contestera que la mort de 'Alloula profitait au pouvoir dans l'exacte mesure où elle discréditerait absolument ceux qui auraient attenté à la vie d'un homme adulé par tous ceux qui le connaissaient  -et ils étaient des milliers à le connaître et à apprécier sa gentillesse, sa générosité et sa disponibilité aux autres. Vu la stature et le renom international de l'artiste, j'ai pensé un court, très court, instant que le Front islamique du salut (FIS) auquel l'assassinat fut attribué, allait réagir, dénoncer cet acte abominable et nier en être l'auteur. Illusion ! Ma religion fut dès lors faite. Ce que je subodorais depuis le début des violences s'est imposé à moi, à partir de ce moment, sous les espèces de la vérité : les factions qui étaient entrées en guerre pour le pouvoir -l'une pour défendre son pré-carré, l'autre pour le lui ravir-, étaient trop lâches pour se battre à visage découvert et elles n'hésiteraient devant aucune ignominie, aucune ruse machiavélique, aucun coup tordu. Et encore une fois -comme durant la guerre d'indépendance- la population civile en paierait le prix fort.

Djilali Liabès
Un an auparavant, les assassinats successifs -et à quelques jours d'intervalle- de Hafidh Senhadri (cadre de la Radio-Télévision Algérienne), de Djilali Liabès (philosophe, directeur de l'institut national d'études stratégiques globale, INESG, organisme gouvernemental), de M'hamed Boukhobza (sociologue, qui venait de succéder à Liabès à la tête de l'INESG), avaient semé l'effroi et le deuil à Oran : les trois victimes, en effet, étaient de l'ouest du pays (dans l'ordre : d'Oran, de Bel-Abbès et d'El-Bayadh) et avaient évidemment de fortes attaches dans notre ville. À l'initiative de quelques amis, nous tînmes une réunion citoyenne- je veux dire sans attaches partisanes. J'y pris la parole pour dénoncer le climat d'hystérie anti-islamiste instauré par certains médias (je ne les nommai pas mais il s'agissait principalement de L'hebdo libéré -journal où s'exprimait la tendance éradicatrice de la SM- et d'Alger républicain -tombé entre les mains des scissionnistes du Parti de l'avant-garde socialiste (PAGS), le soi-disant Front de l'Algérie moderne (FAM) qui eut une existence météorique. (Cf Les chroniques de la guerre des lâches) ; ce climat de guerre civile, dis-je, avait clairement pour objectif de fracturer le pays, de tétaniser et de diviser les Algériens. Avec mon camarade 'Abdelkrim El 'Aïdi, universitaire et homme de pondération, nous proposâmes à l'assemblée une motion condamnant les crimes et recommandant la mesure et l'esprit de responsabilité. Personne ne vota contre. 

C'était platonique, certes, mais que pouvions-nous faire face au déchaînement de la violence, orphelins que nous étions de notre parti ? Le PAGS (héritier et continuateur du Parti communiste algérien historique, PCA) avait, en effet, disparu corps et biens dans le piège tendu par la SM. Il est vrai que cette dernière avait eu la tâche facile vu que la propre direction du parti  -excepté son premier secrétaire, isolé et neutralisé- s'était faite sa complice silencieuse et consentante. Le Premier ministre de l'époque (Belaïd 'Abdesselam) avait été direct : dans un discours public, il s'était adressé aux communistes : "Rejoignez-nous sinon vous serez égorgés" (sous-entendu : par les gens du FIS, que les commis du pouvoir évitaient de nommer). Jamais ! Au grand jamais ! Ai-je répondu au fond de moi, à l'écran de télévision sur lequel je suivais le discours, avec mes enfants assis à côté de moi, dont je sentais combien ils avaient silencieusement peur pour leur père. 


 'Abdelkader 'Alloula
Au total, Oran paiera un tribut exorbitant à la grande Terreur : Bakhti Benaouda, jeune et brillant universitaire arabisant; Djamal Eddine Zaïter, jeune journaliste progressiste arabisant; Rachid Baba-Ahmed, musicien, producteur; Cheb Hasni, superstar du Raï oranais (quelque temps avant que je ne parte, il m'avait payé un verre -de scotch- au bar "Le Dauphin"); 'Abdelkader 'Alloula; 'Abderrahmane Fardeheb; Pierre Claverie, l'évêque d'Oran - "l'évêque des musulmans" comme le surnommait le petit peuple. 
Oran payait-elle pour le clan d'Oujda, faussement et grossièrement assimilé à elle ?  

Bakhti Benaouda
En France, les assassinats de Liabès et Boukhobza (que des transfuges de la SM attribuent à leur maison mère elle-même) eurent un grand retentissement car deux de leurs anciens professeurs -Pierre Bourdieu et Jean Leca- créèrent le CISIA (comité international de soutien aux intellectuels algériens). Le pouvoir algérien fit opportunément état d'une organisation criminelle liée au FIS, le FIDA (front islamique du djihad armé), dont la spécialité était de tuer les intellectuels anti-intégristes. J'attendis en vain que le FIS démente l'information et que le pouvoir fournisse la preuve de ses allégations. 

TRAQUENARD

À partir du discours du Premier ministre, il ne fallait pas être grand clerc pour comprendre que nous étions au centre d'un traquenard dont nous ne sortirions pas vivants puisque les belligérants avaient un égal intérêt à nous voir disparaître. Et ces belligérants étaient selon moi, l'état-major de l'armée et la SM d'un côté; de l'autre, le FIS, le BTS (clan de l'est) et des dissidents de la SM. Qu'une fraction de la SM se soit bien mise au service du FIS m'apparaissait comme allant de soi : jamais les dirigeants islamistes ne se seraient lancés à l'assaut du pouvoir s'ils n'avaient pas pensé disposer d'un soutien de la SM, en particulier de son n° 2 (cf Les chroniques de la guerre des lâches). Mon analyse se fondait d'ailleurs, en partie, sur le propre discours extériorisé de la SM, je veux dire le discours clamé par ses porte-voix, avéré (L'hebdo libéré) et supplétif (Alger républicain), discours halluciné qui voyait deux peuples en Algérie, un peuple moderne et un peuple archaïque et qui en était arrivé à proposer une partition du pays en deux entités : "l'Algérie moderne" et "l'Algérie archaïque". Délire insensé. Folie pure.

LE CONTEXTE

En 1989, au début de la drôle de "légalité" et du "multipartisme" tout aussi drôle, je fus désigné membre du comité fédéral d'Oran du PAGS. Nous fûmes trois à déposer les statuts du parti à la préfecture, comme l'exigeait la réglementation. Quelques jours après, je commençai à recevoir des lettres anonymes de menaces qui tentaient de me faire accroire qu'elles émanaient d'anciens étudiants islamistes avec lesquels j'avais eu maille à partir, des années auparavant. Mais certains détails de ma vie ne pouvaient être connus de ces ex-étudiants ; ils ne pouvaient l'être que de mouchards et de leurs maîtres policiers : ceux qui m'envoyaient ces lettres s'étaient trahis par un élément décisif qui me fit déduire la véritable identité de l'un -au moins- des anonymes. Un militant du FLN, chantre de l'arabité, fanatique et sectaire, dont le patronyme d'origine européenne (ses ascendants avaient probablement été raflés sur les côtes catalanes par les pirates de l'Odjaq) expliquait facilement pourquoi l'individu se voulait plus Arabe que les Arabes. 

Le parti décida qu'il fallait en informer la police. Je me rendis au commissariat central (la direction départementale de la Sûreté nationale) en compagnie du coordinateur fédéral ; un agent des RG prit ma déposition. Il insista lourdement pour me faire dire qui je soupçonnais, ce que je me gardais bien de faire. Les lettres continuaient d'arriver, contenant maintenant des menaces de mort détaillées. "Chien qui aboie, ne mord pas", dit l'adage. Je n'en parlai plus à personne et décidai de leur appliquer le traitement que mon prof de philo -M. Yves Vié le sage- réservait aux lettres de menace de l'OAS : "Je leur fais faire le trajet de la boîte aux lettres à la poubelle en me munissant de pinces à linge... pour mon nez.", disait-il. 

En juin 1990, survint l'événement qui jeta une lumière crue sur la nature réelle du parti : les élections municipales. Au niveau du comité fédéral, je me suis battu pour que le parti aille à ces élections sous ses propres couleurs, avec ses propres listes et qu'il tienne des meetings populaires. Il s'agissait d'inscrire le parti dans la réalité politique, de donner à voir le pluralisme en acte, d'offrir une alternative aux milieux populaires et de dénoncer les manoeuvres et la rhétorique du pouvoir. Les deux seules voix qui me soutinrent franchement étaient celles des deux camarades ouvriers vivant dans le quartier populaire de Sidi-Lahouari ; les autres membres, de tergiversations en atermoiements, convinrent que le débat devait reprendre au sein d'un comité fédéral élargi. Qui se tint quelques jours plus tard et qui me mit en minorité. À cette réunion, fut convié un ex-cadre local qui avait pris ses distances avec le parti auquel il avait posé de sérieux problèmes, par ailleurs. Il parla de former de larges listes d'union, de ne pas se montrer sectaire ! Je n'en croyais pas mes oreilles ! Le stalinien sectaire, cassant et borné, qui ne savait pas à quoi ressemblait un ouvrier (encore moins un paysan pauvre), qui avait fait des dégâts considérables au bon renom du parti parlait d'anti-sectarisme ! Je repris mon plaidoyer pour que notre parti sorte des limbes et assume ses responsabilités. Peine perdue. La décision de se terrer avait été manifestement prise ailleurs que dans l'instance normale. Aujourd'hui, il apparaît que l'ex-stal est un intime de l'un des plus hauts responsables de la SM. Ainsi va la vie.

À Oran-ville, une liste dite "El Bahia" (connotation orano-oranaise, racoleuse et démagogique) fut élaborée (par qui ?), qui avait le soutien très discret de la fédération du PAGS. Je ne m'en mêlai à aucun moment. À Arzew et 'Aïn-El-Bia, par contre, je tins deux meetings publics avec les camarades de l'arrondissement qui avaient décidé de passer outre et de présenter des candidats sous notre étiquette. Notre camarade de 'Aïn-El-Bia fut élu. Sous l'étiquette PAGS. 

UNE PROPOSITION DE MORT

[Après le coup d'état de janvier 1992, le pouvoir de fait décréta la dissolution des municipalités conquises -au terme d'une fraude gigantesque menée sous la houlette du gouvernement infitahiste de Mouloud Hamrouche- par le FIS et les remplaça par des Directeurs d'exécutif communal (DEC) nommés par l'Administration (démarquage grossier de la décision de l'administration coloniale de 1956 par laquelle elle prononçait la dissolution des conseils municipaux élus pour les remplacer par des Présidents de délégation spéciale. On a la mémoire serve chez les "décideurs" algériens !). Durant cette période, je reçus une convocation de la sous-préfecture d'Es-Sénia (mon lieu de résidence), sans mention autre qu'"urgent". Etait-ce pour mon passeport ? Je n'osais y croire. On m'introduisit immédiatement dans le bureau du sous-préfet. Ce dernier, sans même m'inviter à m'asseoir, me demanda de but en blanc : "Etes-vous intéressé ? -Je vous demande pardon, Monsieur le chef de daïra, mais par quoi ? -Mais par le poste de DEC, bien sûr ! -Non, monsieur, catégoriquement non." L'entrevue avait duré 3 minutes. Dans les mois qui suivirent, il y eut une hécatombe de DEC, assassinés par des "terroristes" non identifiés. Je laisse le soin à chacun de tirer la conclusion de cette invite faite à quelqu'un que l'on tient pour infréquentable, que l'on prive de passeport mais à qui on propose un poste de DEC, passeport, certes, mais pour une mort violente assurée.]

Revenons à Juin 1990. J'exposai tous ces faits à mes camarades de cellule ('Alloula et Djellid) au cours d'une longue réunion. Nous convînmes que le parti était dominé par des petits-bourgeois radicalisés en parole, sans attaches populaires réelles, qui avaient, de fait, largué la classe ouvrière et la paysannerie pauvre pour s'arrimer à un pouvoir dont ils partageaient en réalité la nature petite-bourgeoise et le nationalisme borné. Il était devenu incontestable pour nous que la tendance dominante au sein du parti était d'éviter de mécontenter ceux avec lesquels "on" entretenait une relation privilégiée : les soi-disant DR (démocrates-révolutionnaires) de l'armée et de la SM. 

DEMISSION

En ce qui me concerne, je pris la décision de démissionner du comité fédéral ; mes camarades approuvèrent. J'adressai une lettre en ce sens à la direction du parti. Elle n'eut aucune suite. Comme n'eut pas de suite un rapport que j'adressai à ladite direction dans lequel j'exposais mon point de vue sur les syndicats. Lequel point de vue n'avait pas dévié d'un iota depuis les années 70 : l'édification de syndicats libres promis à la défense des intérêts des travailleurs. À Oran, nous avions beaucoup avancé dans la réalisation de cette tâche à travers l'instrument que nous avions patiemment -des dizaines d'années durant- construit : "l'intersyndicale", organisation semi-clandestine, inspirée des célèbres Commissions ouvrières espagnoles (CCOO).

LA CCOO ORANAISE

L'intersyndicale tenait, maintenant, ses assises chaque semaine en réunion publique, regroupant quelque 250 cadres syndicaux et salariés (… et des policiers des RG). Ces sessions étaient l'occasion d'un travail pédagogique irremplaçable sur la nature des syndicats, leur rôle, leur rapport aux partis politiques, sur la manière graduée de conduire la lutte revendicative, etc.. 

Ces assemblées, qui se déroulaient chaque jeudi après-midi au cinéma "Le Pigalle", en plein centre-ville, étaient très suivies par un auditoire attentif qui ne manquait pas, néanmoins, de  s'amuser aux interventions hilarantes de Djelloul le docker qui parlait d'"éteindre le compteur de l'UGTA", -le syndicat verticaliste officiel- (Ntafioulhoum el countour) et qualifiait les ouvriers d'autant de "Kounta Kinté" (le héros noir et esclave de la célèbre série télévisée Roots, Racines). 

[Les occasions de franche rigolade ne manquaient pas : un jour, notre camarade Mahieddine Tsouria prit la parole pour fustiger, dans son arabe approximatif, les droitiers qu'il prononçait "yamaniyine" (qui désigne les Yéménites) au lieu de "yaminiyine" ; je lui fis remarquer, taquin, que nous n'avions, quant à nous, rien contre les Yéménites. La salle éclata de rire alors que Mahieddine -il n'avait pas compris où était le problème- continuait de fustiger les malheureux Yéménites. 

Un autre jour, 'Achour, combattant de l'intersyndicale et de l'amazighité -qui ne ratait jamais une occasion de promouvoir sa cause avec tact et intelligence, comme à l'occasion de la mort de Mouloud Mammeri-, 'Achour donc nous apprit qu'un dirigeant historique du FFS (Front des forces socialistes), Si El Hafidh ('Abdelhafid Yaha) avait fait sécession de son parti et venait prêcher la bonne parole à Oran. Notre ami se proposa d'assister à la réunion et d'en faire un compte-rendu devant la session hebdomadaire de l'intersyndicale. Quand vint le moment, je lui donnai la parole ; il n'eut que ces mots, meurtriers :  "Moustawa entaa couaffour". ("C'était une parlotte du niveau d'un salon de coiffure"). Exit Si El Hafidh.]

Il m'est arrivé de rencontrer, plus tard, des jeunes gens, anciens participants à ces séances de l'intersyndicale : tous m'ont dit qu'ils se sentaient comme transportés ailleurs qu'en Algérie durant ces moments. Ce qui veut dire que l'image que nous donnions, toute de calme, de tolérance, d'argumentation rationnelle et d'unité était étrangère à ces jeunes, pire encore qu'elle ne pouvait pas faire partie de leur Algérie. Terrible constat à la veille même de ces années de barbarie qui allaient "triomphalement" couronner plus de 40 ans d'un culte lancinant rendu à la violence, seule forme d'expression politique constamment donnée en exemple aux jeunes.

LA MORT DE MES AMIS

En décembre 1990, notre camarade M'hamed Djelid était emporté par un cancer foudroyant. 'Alloula et moi, qui étions à peine rentrés du congrès du PAGS, étions anéantis. M'hamed avait fait face à la maladie avec un courage incroyable. Il fut inhumé au cimetière d'El-Asnam (Orléansville), sa ville natale. Dans le sifflement sinistre du vent de la plaine, ce jour-là, des images fulgurèrent dans mon esprit au moment où notre camarade était mis en terre : nos réunions de cellule chez 'Alloula, durant lesquelles on se marrait bien malgré tout ; sa fuite après son interpellation par la police en 1982 (cf Le printemps oranais), ma femme qui le cache et lui donne des vêtements de rechange ; nos débats passionnées sur le théâtre (il avait rédigé une thèse universitaire sur le théâtre amateur) ; nos discussions sur le "socialisme réel" après son séjour d'études en RDA  (dont il n'était pas revenu enthousiaste) ; nos divergences également, en particulier sur l'intersyndicale (qu'il aurait voulue plus attentive aux luttes des ouvriers du secteur privé)...

Le 10 mars 1994 au soir, 'Abdelkader était très grièvement blessé par balles. Le 11 mars, un camarade, médecin, Kamal, m'avait expliqué quel type de dégâts irréversibles avaient faits les balles au niveau de l'encéphale, ce qui rendait son transfert en France inutile. Nous étions, alors, à l'hôpital d'Oran, hébétés, devant le pavillon où se trouvait notre ami, inconscient. Deux officiers de la SM (ceux-là même qui m'avaient accosté dans la rue, il a quelques années, et proféré toute sorte de menaces et d'injures contre 'Alloula ; cf Gouverner par le complot) s'approchèrent de moi et me soufflèrent à l'oreille : "Ce sont les hommes de Taleb Ahmed qui ont fait le coup". Peut-être ont-ils pensé en me voyant écrasé de douleur, que je m'accrocherais, tel un noyé, à leur misérable manœuvre et que je me ferais le vecteur de "l'information". Dans mon enfance, ma voisine espagnole avait coutume de dire :  "La poule qui chante a fait l'oeuf".

L'après-midi de ce même jour, un camarade pour qui j'avais la plus grande estime, Mohamed, me raccompagna chez moi, au village d'Es-Sénia, à bord de sa voiture. En descendant du véhicule, je vis ma femme qui venait à ma rencontre, visiblement inquiète. Depuis le balcon de l'appartement donnant sur la cour intérieure de la cité, elle m'indiqua trois jeunes gens, debout près des parkings -des boxes en tôle ondulée. Ma femme me dit qu'ils étaient là depuis la matinée et que ce n'étaient pas des jeunes du village. L'un d'eux attira immédiatement mon attention ; vêtu d'un ample blouson blanc, de jeans et de baskets, il correspondait à la description que m'avait faite un camarade de l'assassin de 'Alloula. Et ces trois jeunes se tenaient à côté de mon box. Le modus operandi de l'assassinat de Tahar Djaout me revint en mémoire : les assassins attendent que vous soyez dans l'habitacle, vous tirent une balle dans la tête, jettent votre cadavre à terre et s'enfuient à bord de votre propre voiture. J'eus l'intime conviction, à tort ou à raison, que c'était ce scénario qui m'était réservé. Prémonition ? Deux jours auparavant, j'avais décidé, par mesure de prudence, de laisser ma voiture dans le parking du lycée et de rentrer chez moi en bus. À la fin de la journée, les trois jeunes gens s'en allèrent en regardant ostensiblement vers mon balcon, d'où nous les observions.

Le 14 mars 1994, 'Alloula décédait à l'hôpital du Val-de-grâce où on l'avait transporté à la demande de sa famille. Après l'arrivée du corps à la maison familiale, j'ai craqué quand je me suis retrouvé dans la grande salle où nous tenions nos réunions de cellule : mes deux amis et camarades de combat, mes frères si sûrs et si solides, mes piliers, n'étaient plus. Un malheur incommensurable, de ceux dont on ne se consolera jamais plus.

En fin d'après-midi, nous tînmes une réunion chez un ami de 'Alloula afin de réfléchir à l'organisation des funérailles. Il y avait là le maître de maison, sa fille, 'Abdelkrim El 'Aïdi, Zerrouki Boukhari (artiste-peintre, concepteur des décors des pièces de 'Alloula), Sid-Ahmed Agoumi (comédien, directeur de la maison de la culture de Tizi-Ouzou), 'Azzedine Medjoubi (comédien, futur directeur du TNA) et moi. Notre hôte était tétanisé, comme absent : son nom figurait à côté du nôtre sur la prétendue "fetwa". Il avait pris un billet d'avion pour Marseille pour le lendemain matin. Il n'avait pas de problème de passeport. Nous convînmes qu'après la levée du corps, le catafalque serait exposé sur les marches du théâtre pendant que Agoumi lirait un éloge funèbre à la mémoire de 'Abdelkader. Il restait à en rédiger le texte. 'Abdelkrim et moi fûmes chargés de la tâche. Nous nous retirâmes dans une autre pièce. "À deux, ça ne va pas être possible. Vous étiez très proches, écris comme tu le sens", me proposa 'Abdelkrim. Dès que j'eus achevé le texte, je le lui fis lire ; il le trouva satisfaisant. Les autres l'approuvèrent également. Il n'y eut qu'une proposition d'amendement : un remplacement d'un seul mot. Elle fut le fait de Medjoubi qui suggéra de remplacer le mot "assassinat" par "mort". Tout le monde se récria et Agoumi : "Parce que tu crois qu'on va échapper à la mort de cette façon ? On y passera tous, t'en fais pas !". (Quelques mois plus tard, 'Azzedine Medjoubi sera assassiné sur les marches de l'opéra d'Alger.) 'Abdelkrim et moi traduisîmes le texte en arabe puis nous nous séparâmes, tous. 

Dehors, il n'y avait pas âme qui vive alors que le jour venait à peine de finir. La ville s'était comme recroquevillée sur elle-même, telle une bête blessée à mort qui se réfugie dans sa caverne. La peur était comme palpable, une peur poisseuse, qui collait à la peau.

Le lendemain, en début d'après-midi, je suivais le cortège mortuaire qui se dirigeait vers la place d'Armes, noire de monde. En haut des marches de l'opéra, Agoumi lisait l'éloge de 'Abdelkader. Les têtes étaient baissées. Quelqu'un m'aborda : "Tu es repérable à un km avec ton foulard mauve ! Tu es inconscient ou quoi ?". C'était Robert Doisy et il ne savait pas combien il avait raison de parler d'inconscience. Il est des occurrences, en effet, où l'instinct de survie -le désir de vivre- s'estompe, passe à l'arrière-plan en tout cas, poussé là par plus fort que lui sur le moment : le devoir moral. Je me devais d'accompagner un compagnon à sa dernière demeure, comme on dit. Aucune autre considération au monde ne m'en aurait dissuadé.

Je ne garde de cette séquence du cimetière que des fragments d'images. Je ne sais plus comment je suis arrivé là : ai-je fait le trajet à pied ? Des amis m'ont-ils transporté en voiture ? Je me revois craquant une deuxième fois, lors de la mise en terre, mais surtout à la vue des hommes du pouvoir qui discouraient, toute honte bue, eux qui n'avaient pas eu un geste pour protéger un homme qui faisait honneur à son pays. Je me revois quittant les lieux à bord de la voiture de Ould Kadi, le cher 'Abdelkader (décédé depuis, lui aussi). 

Puis, le silence et l'obscurité pendant 10 jours, seulement interrompus par les visites de ma femme qui se démenait pour obtenir le sauf-conduit et me donnait des nouvelles des amis. Un jour, elle m'apporta une bouteille de scotch : c'était une "pensée" de Robert, accompagnée d'un message écrit sur lequel figuraient les coordonnées d'un pied-à-terre parisien ainsi que de l'argent. Un autre jour, ce sont mes collègues du lycée qui m'ont fait parvenir une somme d'argent. Dois-je préciser que leur geste était absolument spontané ? Et un jour, enfin, ma femme arriva avec le passeport. La consule me reçut une seconde fois et me donna -outre le visa- des recommandations précises ainsi que le nom d'une responsable du Quai d'Orsay que je devais contacter en cas de problème. Quand le moment vint de partir pour l'aéroport, les forces me manquèrent. Je craquai pour la troisième et dernière fois.

À bord de l'avion -presque vide-, je rencontrai la fille d'un couple ami, étudiante en France. Elle demanda au steward de lui apporter du champagne ! "Désolé, mademoiselle ; je n'ai rien à vous proposer, même pas du jus de fruit ou de l'eau minérale ! C'est ça l'Algérie." J'ai alors soutiré de mon bagage à main -mon unique bagage- ma flasque de scotch. Le steward s'invita sans vergogne (C'est aussi ça l'Algérie) et, entre l'exubérance joyeuse de la jeune fille et les plaisanteries du steward, je fis, somme toute, un voyage qui aurait pu être pire. À Orly, Louis m'attendait.


ENTRE PRÉFECTURE ET CONSULAT : TOUJOURS LES LÂCHES PROCÉDÉS ALGÉRIENS DE BASSE POLICE

Deux jours après mon arrivée, j'allai me signaler à la préfecture de mon lieu de résidence -en l'occurrence, j'étais logé chez Louis. Au Service des étrangers, je fus accueilli très courtoisement par une fonctionnaire à qui j'expliquai ma situation, lui demandant ce qu'il convenait que je fasse à l'expiration de mon visa de tourisme de trois mois. "N'ayez crainte, on vous donnera un certificat de résidence". Ce qui fut fait trois mois plus tard. "Dès que vous aurez un emploi, nous vous établirons un certificat de résidence annuel", me dit la même personne. Je quittai la préfecture avec un récépissé de demande d'un certificat de résidence de 3 mois avec autorisation de travailler.

Au consulat d'Algérie, ma demande d'immatriculation fut refusée. Un vice-consul m'expliqua qu'il fallait attendre le feu vert de la DGSN, qui ne serait donné qu'après enquête. Il ajouta : "Si vous avez une connaissance au niveau de la DGSN, demandez-lui de faire accélérer l'enquête. De toute façon, on vous convoquera." J'étais abasourdi mais j'avais immédiatement compris dans quelle situation impossible je risquais de me retrouver dans quelque temps : le certificat de résidence délivré par la préfecture est une étiquette qui est collée sur l'une des pages de votre passeport. Donc pas de passeport, pas de titre de séjour. Pas de titre de séjour, pas d'immatriculation. La boucle du piège à double entrée serait bouclée. 

Et c'est effectivement ce qui arriva quand mon passeport approcha de sa date d'expiration. Au consulat, il me fut opposé... que je n'étais pas immatriculé, donc "impossible de vous établir cette pièce". Est-il utile de préciser que, malgré la promesse du vice-consul, je n'ai jamais été convoqué par ses services ? J'écrivis une lettre explicative au préfet ainsi qu'à l'ambassadeur d'Algérie dans laquelle je dénonçais le mécanisme perfide qui était mis en œuvre par la partie algérienne pour me priver de papiers de séjour. Comme de bien entendu, je pouvais toujours attendre une réponse de l'ambassade. Par contre, la préfecture me convoqua et me prolongea le titre de séjour d'un an avec la promesse de délivrance d'une carte de résident (valable 10 ans).

Sur ces entrefaites, je reçus un appel téléphonique. C'était un ancien du PAGS -ou réputé tel, je n'ai jamais su au juste- qui m'avait avoué un jour qu'il "avait le bon code génétique" -c'était la première fois de ma vie que j'entendais cette formule-, son père ayant été un ancien du MALG (Ministère de l'armement et des liaisons générales, l'ancêtre de la SM). J'ai été très surpris d'entendre sa voix et bien plus surpris quand je l'entendis agonir d'injures les gens du consulat ("ces connards" -sic) et me proposer : "Demain, on se voit au consulat et tu auras ton passeport !". Bien renseigné, le "camarade" ! ( Quelque temps après, je verrai son nom dans un journal parisien, dénoncé par une ancienne du PAGS dont le frère, un chanteur célèbre, avait été assassiné, qu'il proposait d'aider. Apparemment, le "camarade" s'était fait une spécialité de "récupérer" les anciens pagsistes...). Non, cher ami, je ne mange pas de ce pain-là ! Je n'irai pas au rendez-vous de la récupération.

Le consulat me convoqua quelques jours après. Il me délivra un passeport d'une durée de validité d'UN mois et une carte d'immatriculation. (Les "décideurs" du consulat devaient penser qu'après ce geste, je viendrais à résipiscence.) Je relançai ma demande de délivrance d'un passeport "normal". Des années passèrent et un jour, le consulat nous fixa rendez-vous, mon épouse et moi. Après une attente interminable, on appela mon épouse pour lui remettre son passeport. Pas moi. À notre demande d'explication, une employée nous répondit textuellement : "Le passeport de monsieur fih tikherbich !" ( = Y a du micmac à propos du passeport de monsieur). Notre dégoût fut tel que, d'un même geste non concerté, ma femme et moi avons déposé nos papiers (moi, ma carte d'identité et la carte d'immatriculation) sur le comptoir ; ma femme : "Puisque mon mari est privé de passeport, vous pouvez garder le mien". Nous nous sommes dirigés vers la sortie. À la porte, un employé nous rattrapa en courant : "Venez, m'sieu, dame ! Le passeport est signé !." L'obtention de papiers algériens m'avait demandé pratiquement 10 ans ! Entre-temps, la préfecture m'avait délivré une carte de séjour décennale et grâce à Michel Simonot (cf infra), le ministère de la Culture m'offrit un emploi dans la direction du spectacle vivant (chargé de mission aux enseignements artistiques) sans exiger de moi la nationalité française. 

SYCOPHANTES À DOUBLE MANGEOIRE

Mais les coups bas ne se sont pas bornés à cela. Revenons en arrière. 

Michel Simonot
À partir du mois de juillet 1994, et à la demande insistante de la veuve de 'Abdelkader 'Alloula, j'ai entrepris la traduction en français de sa trilogie intitulée "Les généreux" dont une première mise en espace radiophonique fut réalisée par France-Culture, sous la houlette de Michel Simonot (dramaturge) et de Jean-Marie Borzeix (DG de la radio), au théâtre du Rond-Point-Champs-Élysées. Après avoir participé à une émission sur 'Alloula à France-Culture, je fus invité par des Algériens (en fait, il s'agissait de franco-algériens et de français) qui se proposaient d'aider les intellectuels algériens réfugiés en France. Je leur ai dit de m'aider à trouver du travail. "Mais mon pauvre ami, tu ne peux pas travailler ! Tous les Algériens qui sont dans ton cas ne disposent que d'une autorisation provisoire de séjour (APS) sans permis de travail". Je répondis en montrant mon récépissé : il portait bien la mention autorisé à travailler. Le gars sembla très étonné. Ce fut lui qui me raccompagna. Dehors, le ton changea. Cela commença par des menaces voilées pour finir en apothéose : "Et inutile d'écrire sous un pseudo ! Nous le saurions. Aucun directeur de journal parisien ne résiste à un paquet de dollars !" (sic). Donc, j'étais tombé dans un nid de flics qui avaient pour mission -comme cela m'apparaîtra clairement par la suite- de récupérer, sinon d'intimider les intellectuels algériens réfugiés en France. Dans quel but ? Les empêcher de remettre en cause la vulgate que le pouvoir algérien distillait en France et dans le monde : celle d'une démocratie laïque en butte à la barbarie islamiste. Je fis, ce jour-là, une marche de presque 10 km pour me calmer et réfléchir.

Mon titre de séjour de 3 mois (et renouvelé deux fois) arrivant à échéance, de nouveau à la préfecture donc. La même personne qui m'avait accueilli si courtoisement la première fois, me reçut tout autrement. Debout, tenant à la main une feuille de papier, elle me cria avec colère à la face, en agitant sa feuille de papier : "Mais qui êtes-vous à la fin ? Que venez-vous faire ici ?". Complètement désarçonné, moi qui avançais avec le sourire, je restai interdit de longues minutes. La dame sortit, me laissant en plan dans son bureau. Un moment après, arriva une employée qui m'apportait mon récépissé prolongé de trois mois. Je quittai la préfecture sans avoir rien compris.

Il faudra l'opportunité d'un "déménagement" (qu'y avait-il à déménager ? Jacqueline, Simonot et Jean-Luc y pourvoiront qui me meubleront de pied en cap, pour ainsi dire) pour que je saisisse le fin mot de l'affaire. Grâce à mon amie très chère, Fatima-Zohra, je pus avoir mon premier emploi en France (septembre 1994) ; grâce à mon amie non moins chère, Jacqueline Grelet, ancienne compagne de mon ami (j'en ai des amis !) Nadir Boumaza (qui, de Grenoble s'enquérait régulièrement de ma situation et m'envoyait de l'argent), j'avais un logement ! dans un village de banlieue dépendant d'une sous-préfecture (SP). Pendant tout ce temps,  mon cher Miloud (Keddar) me procurait des travaux de réécriture très bien payés. 

Quand mon dossier fut transféré à la SP (ce qui demande beaucoup de temps), je fus convoqué par cette dernière qui me signifia que je n'avais plus le droit de travailler et me remit une APS. Sans autre explication. J'écrivis aussitôt une longue lettre à la Direction des libertés publiques (ministère de l'Intérieur) avec copie et lettre explicative à la personne du Quai d'Orsay que la consule m'avait conseillé de saisir en cas de problème. Dans le même temps, Louis lançait à ma rescousse une avocate du GISTI (ONG d'aide aux travailleurs immigrés). L'avocate, au vu de mon dossier, s'étonna de ce que je n'aie pas demandé l'asile politique : "Vous l'auriez eu sans problème ! On se serait fait un plaisir de le plaider !". Maître ! -ai-je dit au fond de moi- Je ne voulais à aucun prix être logé à la même enseigne que certains de ceux qui bâfrent aux deux râteliers : profitant des prébendes du pouvoir en Algérie et réfugiés politiques en France. L'avocate rédigea un courrier sévère à la SP, exigeant que je sois rétabli dans mes simples droits antérieurs.

Deux ou trois semaines plus tard, la SP me convoquait. Je fus reçu par la chef du service des étrangers. Elle m'apprit qu'à l'origine de mes problèmes, il y avait une raison : la préfecture (de mon premier lieu de résidence) avait reçu une note écrite de la main du ministre de l'Intérieur qui demandait des explications à propos du traitement préférentiel dont je bénéficiais et qui demandait qu'on m'aligne sur mes congénères algériens : APS sans autorisation de travail ! Évidemment, mon cas n'a pu me valoir l'intérêt du ministre que parce qu'on a attiré son attention sur moi. Et il ne m'a pas été difficile de deviner qui avait fait le travail : celui -le "bénévole" et néanmoins flic à double mangeoire- à qui j'avais montré mon récépissé et qui m'avait menacé. (J'aurai, plus tard, l'occasion d'authentifier ma déduction en découvrant la véritable identité de l'individu ainsi que ses liens avec certains Algériens de ma connaissance. Un marigot fétide où barbote une engeance "sans religion ni nation", comme on dit chez moi.) La chef de service me délivra un titre de séjour d'un an. "Dès que vous aurez un emploi, je vous ferai établir une carte de résidence décennale... (un silence, puis) Une promesse d'embauche suffira, vous pouvez avoir ça, une promesse d'embauche ?".

Ce sera William Sportisse, mon camarade du PAGS et grande et belle figure du PCA historique, qui me la fournira, cette promesse d'embauche. Sauf que je ne m'en servirai pas car -et à ma grande surprise-, je reçus quelques jours après, une convocation de la SP : au guichet, m'attendait ma carte de 10 ans ! J'écrivis un petit mot de remerciement au préfet qui m'accusa réception de mon mot et me remercia à son tour ! 

ÉPILOGUE

Ce n'était pas fini ! Grâce à mon employeur, le Ministère de la culture, j'obtins un logement à Paris. Une désagréable surprise m'attendait : lorsque l'on change de département, il faut rendre sa carte de résidence et refaire un dossier complet de demande de carte de séjour ! Je ne me voyais pas reprendre le bras de fer avec le consulat algérien car mon passeport arrivait à péremption. Me voyant abattu, la fonctionnaire de la préfecture de Paris -une dame entre deux âges, distinguée et civilisée- qui nous recevait mon épouse et moi, me dit : "Vous avez des difficultés à vous procurer les papiers auprès des autorités algériennes, c'est ça ?". Si vous saviez, madame ! ai-je pensé. J'ai hoché la tête en signe d'approbation. "Monsieur, dame ! Je vois que vous êtes nés avant 1962. Pourquoi ne vous épargnez-vous pas ces problèmes en demandant votre réintégration dans la nationalité française ? Pour vous deux, assimilés à des fonctionnaires de l'administration française et vu votre dossier -je vois que monsieur est écrivain-, ce sera une simple formalité."

Pour les gens de notre génération, meurtris par la guerre d'indépendance et qui ont choisi l'Algérie en 1962, semblable décision prendrait l'allure d'une défaite psychologique. Je n'en étais plus là. La persécution de bas étage dont j'ai été l'objet ces dernières années de la part de mon propre pays qui me poursuivait de sa vindicte jusque dans mon exil, avait levé toute inhibition psychologique. C'est donc la paix dans l'âme que j'introduisis ma demande de réintégration dans la nationalité française. Ce qui fut fait sans problème. Comme dit l'adage de chez moi, "Et ainsi, la teigneuse fut débarrassée des démangeaisons de son cuir chevelu" (T'hanat el gar'a men hak erras).

Qu'ai-je fait pour mériter la bienveillance de l'Administration française ? Rien, ou si peu. À Oran, j'effectuais mon horaire normal de professeur certifié (18 heures), à cheval sur deux lycées, le lycée français -où j'enseignais la philosophie en français et qui était l'établissement même où j'avais fait mes études secondaires en série classique- et le lycée algérien -où j'enseignais la philosophie en arabe. Je n'entendais recevoir qu'une seule rémunération, la mienne celle du professeur algérien que j'étais depuis des décennies (payé en monnaie de singe, comme tout le monde). Ce qui mettait le lycée français dans l'embarras : que faire du budget prévu pour le poste de philo ? Par ailleurs, et à la demande du centre culturel français, j'y dispensais des cours de philosophie également.

Mais, après mon départ, le lycée français remettra ma rétribution -celle dont je ne voulais pas, car ç'aurait été manger à deux râteliers, selon ma vision des choses- à mon épouse, une somme qui lui servit à financer le départ de notre fille à l'Étranger.

Après 33 années et demie de loyaux services dans l'Education nationale et sans avoir jamais rien demandé à mon pays, ni bourse, ni détachement, ni rien qui y ressemblât jamais -j'ai même refusé une bourse de trois ans en Syrie (ou en Egypte, à ma guise) que me proposait le Ministère lors de l'arabisation de l'enseignement de la philosophie-, je suis parti comme un voleur ("like a thief in the night" pour les fans des Rolling Stones dont je suis), avec pour tout viatique un bagage à main... mais avec un carnet d'adresses comme ça !, celles de mes amis. Hommage à eux !

Dixi et salvavi animam meam

À ma femme, Fatiha

À

Christine ROBICHON, ambassadeur de France, ancienne consule à Oran
Isabelle CROCHU, Division des réfugiés et apatrides au Quai d'Orsay
Agnès SAAL, ancienne Secrétaire générale du Ministère de la Culture

 À mes très chers

Khadidja et Sid-Ahmed Belkedrouci
Gérard Benayoun
Pierre Marc
Marie-Claude et Robert Doisy et leurs enfants Basto et Nico
Aline Coré

Anita et Louis Weber
Fatima-Zohra Maamar
Jacqueline Grelet
Marie-Laure Coquelet 
Nadir Boumaza
Miloud et Yamina Keddar
Leïla Touat
Jean-Luc Fénéant
Nicole et Frédéric Rouget

Dalila Hammou
Michel Simonot
Jean-Marie Borzeix
Zoubida et 'Abdelkader Hagani

Père Michel Joly, Soeur Agathe, Chantal et Jean-Paul Gaudin, de la paroisse catholique de Chevilly-Larue.

* UNE AUSSI LONGUE ABSENCE, film de Henri Colpi