braniya chiricahua




L'ancien se meurt, le nouveau ne parvient pas à voir le jour. Dans ce clair-obscur surgissent des monstres.
Antonio Gramsci

mercredi 19 février 2014

MÉMOIRE EN FRAGMENTS : CHRONIQUES SALADÉENNES (4)

Le djébel Dhar el menjel


LA TRAVERSEE DE L'OUED

Un matin, notre grand-mère nous a rassemblés, moi, mes deux cousins, Saïd et Jaqaq, mes deux cousines, Bouhana et Rahmouna, et un des chiens de la maisonnée : elle nous apprit que nous allions l'accompagner au village et qu'il fallait rester groupés et lui obéir au doigt et à l'oeil. Nous n'avions encore jamais vu le village. Nous étions, en effet, totalement, complètement enclavés sur notre colline sablonneuse où le seul engin motorisé que nous vîmes jamais fut la Jeep de M. Joseph Sempéré, l'ami de mon père. La chose, voilée par un nuage de poussière, avait dévalé à toute vitesse la côte de sable qui mène à la maison de ma sœur cadette. Terrorisé, je m'étais réfugié dans les jupons de ma mère ; mon père riait aux éclats. Quand la chose s'arrêta à hauteur de notre maison, je vis un homme en descendre. C'était M. Sempéré et il ne se doutait pas qu'il venait d'entrer dans l'histoire pour avoir été le premier Blanc sur lequel s'est levé mon auguste regard ! M. Sempéré avait acquis aux enchères deux véhicules provenant des surplus de guerre américains : la Jeep et un camion GMC. Négociant en vins, possédant une propriété à Gaillac, près de Toulouse, M. Sempéré avait trouvé en mon père son interface -comme on dirait aujourd'hui- avec les M'saada. Ces derniers, sur conseil de mon père, vendaient tous leur récolte de raisin à M. Sempéré. L'homme ne les grugeait pas, avait un comportement normal à leur égard -par exemple, il nommait les gens et ne les appelait pas du générique de Mohamed comme faisaient généralement les Blancs quand ils s'adressaient aux Arabes-, et, quand la liste de M. Milhe-Poutingon Gontrand triomphera aux élections municipales, ce sera grâce aux voix des M'saada. Jo Sempéré sera le premier adjoint au maire et mon père, adjoint lui aussi ; le douar M'saada connaîtra alors son épanouissement : route asphaltée, électricité, fontaines publiques en attendant l'adduction d'eau dans les foyers, réfection de la Médersa...

Nous trottions donc derrière notre grand-mère ; elle s'était armée d'un long et robuste bâton et marchait en tête. L'image de la solide et menue vieille femme entourée de ses petits-enfants est restée gravée dans ma mémoire. Plus tard, elle ne manquera pas de me rappeler un personnage légendaire. Notre procession gravit d'abord la pente sableuse menant à la maison de Bouziane. Celle-ci était bâtie sur le sommet de la colline qui monte depuis la rive droite du Flumen Salsum. De là, s'offrait à la vue un panorama magnifique : la rivière tout en bas avec son cours méandreux ; le M'saada Thata, dans sa verdure munificente, recroquevillé au pied de Aïcha Touila, la montagne tutélaire qui le veille et le protège ; au loin, à gauche, on pouvait voir le ruban d'asphalte de la nationale 2. Il ne s'agissait maintenant que de dévaler la longue pente qui nous mènerait au bord de l'oued. Là, il y avait un passage à gué qui nous ferait passer sur l'autre rive. À moins d'un kilomètre de là, nous allions rallier la route goudronnée que l'on appelait « Trig Ensara », la route des Nazaréens, des Roumis si l'on préfère.

Dès que nous fûmes sur le bas-côté de la nationale, une voiture passa en trombe ; le déplacement d'air nous terrifia et nous nous serrâmes tous contre notre grand-mère. Lors du passage de la deuxième voiture, notre chien qui trottait fièrement sur l'asphalte, fut ramené aux dimensions d'une galette d'orge, je veux dire par là qu'il fut aplati comme une crêpe -mais nous ne connaissions pas les crêpes : comme lui non plus ne savait pas ce qu'était une automobile, il n'a vraisemblablement pas compris ce qui lui était arrivé. Tous se sont mis à pleurer, voulurent aller ramasser la bouillie sanguinolente ; à quoi la grand-mère réagit énergiquement en montrant son bâton et en disant que si jamais on s'écartait d'elle, on subirait le sort du kelb. Nous reprîmes notre marche, tremblant de peur. Je confesse que je n'ai pas pleuré la mort lamentable de notre chien même si j'ai été très impressionné par la compression qu'il avait subie. C'est que les chiens de la maison m'avaient attaqué un jour que nous revenions de la corvée de ramassage du bois et que, marchant à peine, je traînais derrière ma mère. Les bêtes -nos propres chiens domestiques- m'avaient cruellement mordu aux mollets, aux fesses, aux cuisses ; ma mère faillit en devenir folle d'autant que mon père n'était pas là : c'était la guerre.

C'est que ma mère avait eu une expérience dramatique d'une morsure de chien dont avait été victime ma sœur aînée, Kheïra. Mon père avait su très vite que l'animal avait la rage ; il connaissait les signes de cette maladie qui est nommée chez nous par un vocable dérivé du nom du chien, El kleb. Le médecin lui avait dit que le remède n'était disponible qu'à Alger. Comment fit le pauvre petit ouvrier agricole pour rallier Alger avec sa fille et y demeurer le temps qu'elle puisse recevoir les doses nécessaires de vaccin antirabique ? Mystère. Ma sœur m'a parlé de trains, d'hôtels, d'un voyage dantesque, toutes choses qu'elle n'évoquait que pour dire sa fierté et son incommensurable amour pour son père. Les choses s'étaient passées bien avant que je naisse, dans les années trente probablement. Beaucoup auraient baissé les bras -pour un garçon, je ne dis pas, mais pour une fille, pensez donc !-, s'en seraient remis à Dieu et aux charlatans qui pullulaient à l'époque, hantant les marchés en trimbalant leurs potions, embrocations, talismans et grimoires. Lui, parce qu'il était justement un ennemi acharné de la superstition et de la charlatanerie et qu'il n'avait confiance qu'en la science des Blancs, fit ce qu'il fallait. Je tiens ce voyage pour un acte héroïque, l'une des actions de mon père dont je suis le plus fier.

Cela dit, je garderai toute ma vie une peur des chiens et la conviction que cet animal, profondément perverti par l'homme, est lâche -il s'attaque aux gens sans défense, enfants, vieilles femmes-, et traître -on ne peut jamais lui faire confiance. Et ce n'est pas par hasard que la pire des injures porte son nom.

Nous arrivâmes enfin au village. À la première rue, nous bifurquâmes à gauche et fûmes bientôt au faubourg dit El-Htaïga, à la sortie est du village. Une rue, une seule, avec d'un côté des maisons et de l'autre une monstrueuse bâtisse dont il émanait une odeur pestilentielle ; notre grand-mère nous la désigna sous le nom de Trois-Six, sans plus de précision. Nous entrâmes dans la maison qui serait celle de mes oncles quelque temps après -mais cela je ne le savais pas. Un long couloir donnant sur un grand jardin intérieur, avec deux pièces de chaque côté. Nous avons joué dans le jardin alors que notre mémé discutait avec des femmes et des hommes. Nous sommes repartis dans l'après-midi. À quoi rimait cette expédition ? Peut-être s'agissait-il de finaliser l'acte d'achat de la maison ? Le fait est qu'elle m'a fait découvrir -entrevoir serait plus approprié- le village, c'est-à-dire un univers étranger où j'allais être appelé à vivre bientôt. Cela, je ne le savais pas encore.

LE GUÉ DE TOUS LES DANGERS

Un autre fait de gloire est à mettre à l'actif de mon père : le passage de la rivière, deux fois par jour, le matin et le soir, qu'il pleuve, vente ou fasse tonnerre. L'oued était imprévisible et ses débordements catastrophiques. À la saison des pluies, son cours grossissait et son courant devenait très fort et très dangereux, emportant les blocs de pierre du gué. Pourquoi donc mon père accomplissait-il cet acte plein de risques deux fois par jour ? Parce qu'il emmenait le matin son fils aîné à l'école du village et le ramenait, le soir, à la maison. C'était déraisonnable, fou même. Mes cousins, Lahouari et Saïd, avaient-ils été à l'école, eux ? Non. Ils faisaient comme leurs parents, comme les Anciens ! Et non content, mon père plaça la benjamine des filles à la Médersa des Badissiya du douar M'saada Fouaga ! La Médersa était, circonstance aggravante, mixte. Mon père était devenu fou, devait se dire la maisonnée ; hélas ! La guerre lui avait dérangé la cervelle. Car c'est au retour de la guerre que mon père prit ces étranges décisions. Certes, la benjamine des filles n'avait qu'une centaine de mètres à faire pour retrouver ses camarades et son maître, Si Chaachoua. Mais mon frère devait se lever avec mon père à trois ou quatre heures du matin et partir à pied pour le village ; environ six kilomètres à crapahuter avec, à la clé, le passage à gué de la rivière. Mon père portait son fils sur les épaules, y compris lors du passage de la rivière. Arrivés au village, ils se pelotonnaient dans l'embrasure du Café du Commerce, un bar très spacieux appartenant aux frères Davos, Albert et Émile. Le café n'était pas encore ouvert ; mon père faisait glisser son fils à l'intérieur de sa djellaba, tout contre lui pour qu'il ait chaud, et lui demandait de dormir. Lorsque l'un des frères Davos ouvrira le bar, mon père et mon frère seront ses premiers clients. Un café bien chaud.


La quête de la science des Blancs -dont je découvrirai qu'elle était la véritable obsession de mon père- était au prix de cette inhumaine navette. Les musulmans ont l'habitude de citer à tout bout de champ ce dit du prophète « Allez quérir la science même en Chine !» ; mon père avait compris qu'il n'était pas besoin d'aller si loin, que la science était à six kilomètres de là, à l'école communale du village. Au village justement résidait un autre oncle de mon père, Kouider, un des frères de Habib. Mes grands-oncles étaient au nombre de sept ; Kouider en était le benjamin. L'oncle accepta -ou se proposa- d'héberger mon frère afin de lui éviter l'épuisante navette. Cela marcha quelques jours seulement, mon frère ne montrant pas une disposition spéciale à demeurer loin de sa mère. Les allers-retours reprirent.

8 commentaires:

  1. Bonjour, je suis la petite fille de Mr Sempéré et je suis très émue de lire le récit de votre rencontre avec mon grand père. Il me manque beaucoup. Votre narration me bouleverse et rappelle à moi le doux souvenir de mon grand père que j'aimais tant. Merci!

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    1. Merci Caro. Oui, j'ai très bien connu M. Sempéré; c'était un grand ami de mon père. Ils étaient tous deux élus municipaux. A mes yeux, M. Sempéré réalisait le portrait du gentleman, tellement il était distingué et simple en même temps. Très souvent, il nous raccompagnait, les lundis matin, sa fille (je crois qu'elle s'appelait Jacqueline, la plus jeune des soeurs) et moi à l'internat de nos lycées respectifs, elle à Stéphane Gsell, moi à Lamoricière. On faisait le voyage dans sa Traction Onze Légère. Jacqueline embrassait son père à l'arrivée mais me faisait également la bise. Ce que je n'ai jamais oublié. J'ai également bien connu Andrée, la soeur aînée.
      Je reparlerai de M. Sempéré dans ces chroniques à d'autres occasions, parfois dramatiques.

      Je suis très heureux et ému de votre message. Encore merci. Donnez-moi des nouvelles de la famille, s'il vous plaît

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  2. Je suis très heureuse d'être en contact avec vous. C'est donc avec ma mère (Josette) que vous alliez au pensionnat. Elle est malheureusement décédée il y a 4 ans. Je suis née en 1973 et je ne connais l'Algérie qu'à travers les souvenirs que m'ont fait partager mes parents ou encore ma tante Andrée. Mon grand-père est mort en 1984. Arrivé en France il a travaillé pour la coopérative de vin de Labastide de Levis, un petit village à côté de la ferme qu'il avait acheté avant les événements. Je n'ai que de bons souvenirs de mon grand-père et j'ai tout de suite reconnu le portrait que vous avez fait de lui. Quant à ma mère, j'ai souri en lisant le souvenir que vous aviez gardé d'elle. Ma mère avait une autre sœur ainée: Marie-Rose. Elle habite à présent près de sa fille dans les Charentes.
    Quant à moi, j'habite en Bretagne avec mon mari et mon fils Tristan. Je suis sur le point de m'expatrier en Allemagne pour y trouver du travail car malgré mon Master en géopolitique et quelques expériences dans le monde associatif et humanitaire ( notamment aux Nations Unies) je suis sans emploi.
    Je serais très heureuse de vous rencontrer et de venir vous voir lors d'une de vos conférences. A bientôt j'espère.
    Avec toute ma sympathie.
    Carole.

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    1. Bonjour Carole et merci infiniment de m'avoir donné des nouvelles de votre mère. Josette -paix à son âme- était très belle et aussi gentille que son père. Comme la vie est imprévisible ! Vous êtes donc sa fille ! Je n'en reviens pas !
      Marie-Rose était bien mariée à M. Raymond Fuentès, frère de Lucien qui était le mari d'Andrée ? Les deux frères étaient propriétaires du cinéma "Le Vox" où j'ai vu un nombre incalculable de films (je suis fana de ciné, le grand, le vrai). Je me souviens que nous trouvions Andrée très sympathique. (Dans mon souvenir, elle ressemblait à la grande actrice américaine Suzanne Hayward !) Que devient-elle ?

      Quant à moi, mon état de santé ne me permet, hélas, plus de donner des conférences (mais j'en ai assez donné !) et je me consacre à l'entretien du blog et à l'écriture de "Mémoire en fragments".

      Bonne chance pour le boulot (que les temps sont durs pour les jeunes gens ! C'est, pour moi, un objet de scandale permanent que des pays aussi riches ne ménagent pas à leurs enfants la possibilité de travailler et de vivre chez eux).
      Mes amitiés à vous et à votre petite famille.

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  3. Bonsoir :) je suis désolée pour les mauvaises nouvelles, mais Andrée, Lucien et Raymond sont morts. J'ai été voir des photos de Suzanne Hayward sur internet ! C'est vrai qu'elles se ressemblaient toutes les deux:) J'ai comme souvenir de ma tante : son rire! Je l'entends encore rire et je la revois aussi sourire. Elle été gaie: qu'est-ce-qu'elle aimait la vie...Elle habitait Toulouse et j'adorais lorsqu'elle venait nous voir à Gaillac... Je suis vraiment heureuse : lire vos souvenirs et connaitre vos sentiments est pour moi très important. Vous comprendrez j'en suis certaine. :)

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  4. Bonjour Carole,

    Paix aux âmes des disparus. Je revois le sourire d'Andrée et je me rappelle les après-midi que je passais dans la station-service, la première du village, ouverte par les frères, Raymond et Lucien, à l'enseigne de la BP. Comme leur premier employé - Mohamed, protégé de M. Sempéré- était un copain, je passais tous les jours le voir. A l'époque (1959, 1960), j'avais une mobylette et je faisais le plein de mélange à la BP -comme on disait au village pour désigner la station-service. Mohamed avait un transistor et on écoutait France V (radio Alger) ou bien on lisait le journal local "L'écho d'Oran". On riait beaucoup à la lecture des faits divers et aux articles de la rubrique sportive. Raymond passait en fin de journée, avait un mot sympa et repartait. Je me sentais bien à la BP, à la sortie est du village, avec le rideau de grands cyprès pleins de serins gazouillant et le vent du nord qui faisait siffler les aiguilles. J'étais alors en première et toutes les vacances d'été, je les passais entre la plage et la BP !
    Merci Carole.

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    1. Cher Mr Benyoucef, c'est moi qui vous remercie. Je suivrai attentivement vos chroniques au fur et à mesure de vos publications. Je mesure la chance que j'ai eue, de trouver, par un heureux hasard, votre blog sur internet. J'espère qu'un jour, nous aurons l'occasion de discuter de vive voix: j'ai tant de questions à vous poser! En attendant, je vous souhaite plein plein de bonnes choses. A bientôt. Carole (carotoulouse@yahoo.com)

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  5. Bonjour Carole,

    Avez-vous reçu mon message avec les photos ? Je l'ai envoyé sur votre adresse électronique.

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